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L’Ivorien Ahmadou Kourouma et le Sénégalais Cheikh Hamidou Kane- la converge des contraires au sommet ? (Par Makhily Gassama)

 A la première lecture du roman d’Ahmadou Kourouma, j’étais  écœuré   par les incorrections, les boursouflures grotesques et la sensualité débordante ou l’érotisme du style ; par le caractère volontairement scatologique du récit, le goût morbide pour le symbolisme animal, végétal et minéral et, en conséquence, par l’incohérence des images et des éléments entrant dans l’architecture de l’œuvre ; par les bouffonneries des personnages, la déréliction dans laquelle pataugent, aveugles, des peuples désorientés et étourdis ; par les idioties de Salimata, qui semble ignorer tout du courage moral d’être. J’étais d’autant plus dérangé par ce style scabreux et provocateur à souhait que je venais de consacrer une étude à « L’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane.

Je venais ainsi de sortir, émerveillé, d’un monde de lumière pure, d’élégance, de noblesse, de générosité, donc de grandeur d’âme, mais aussi de fermeté dans la construction de l’homme, de responsabilité, pleinement assumée, quand Ahmadou Kourouma se proposa de me promener dans une société veule, pleutre, scatophile, qui se suicide sans s’en rendre compte, qui dispute des morceaux de viande en décomposition aux charognards, un monde carnavalesque, désarticulé, désordonné, sans desseins, abruti, déshumanisé.

Dans « L’aventure ambiguë », Allah, omniprésent, trône dans sa majesté resplendissante, maître du monde, veillant amoureusement sur sa créature, recevant d’elle la grâce émanant des versets « incandescents », psalmodiés par des adolescents. Dans « Les soleils des indépendances », Allah et les fétiches de Balla, « l’incroyant, le Cafre, se disputent l’âme malinké (…). Singulier conflit de préséance dont Balla, en vérité, sort victorieux sans coup férir. Le personnage du fou, dans « L’aventure ambiguë » aurait été un sage, voire un messie dans « Les soleils des indépendances ». Déroutant donc, le roman d’Ahmadou Kourouma.

Je compris alors pourquoi cette œuvre avait été refusée par les maisons d’éditions de Paris. Il a fallu la compréhension du Canada pour qu’elle vît le jour. Le francophone canadien se distingue nettement des autres francophones par l’absence de préjugés, d’idées préconçues dans ses relations avec les êtres et les événements ; il ne craint pas la nouveauté, il la suscite. Cet esprit d’avant-garde, ce goût du risque, hérités de la culture nord-américaine, ont sauvé l’une des plus grandes œuvres de la littérature nègre de langue française.
Depuis la première lecture du roman, une image persistait en moi, envahissant la conscience, et je sentais que mon regard, sur l’œuvre de destruction des « indépendances », avait considérablement évolué et avait gagné en acuité. Quelle mutation ! Quoi ? Je la devais vraiment à cette œuvre méprisée ?

Je me rendis compte de l’énorme écart qui existe entre les deux contextes : l’action de « L’aventure ambiguë » appartient à l’ère de la colonisation ; celle du roman de Kourouma appartient à celle des « Indépendances ». Là, le dialogue constructeur, l’enfantement douloureux, mais sûr de la nouvelle ère de coopération entre civilisations différentes. Ici, mesquineries, médiocrités, destructions systématiques, tyrannies et larbinisme, ivresses du pouvoir pour le pouvoir entre gens de la même race ! Action ? que non pas ! rien que des feux d’artifice qui pètent sur les toits de chaume ! Négation de l’homme et de l’Histoire !

Pourtant, Jules Vernes avait bercé mon enfance : je voyais s’essouffler la vieille Europe sous le poids de ses efforts séculaires ; je voyais la jeune et dynamique Amérique s’écrouler à force de puissance ; j’entendais son énergie, nerveuse et mordante, la flatter comme les nerfs flattent l’athlète avant d’éclater ; j’entendais les vrombissements sonores des machines  dans les entrailles de ses terres, encore neuves et gorgées de richesses ; je sentais que ce serait bientôt l’effroyable agonie d’un grand empire. J’adorais – oh comme j’adorais ! – l’optimisme de Jules Verne pour l’Afrique, optimisme cultivé par le visionnaire dans un contexte intellectuel particulièrement défavorable au continent. Est-il vrai que l’auteur de « Cinq semaines en ballon » s’était si lourdement trompé sur l’avenir de l’Afrique ?

« L’Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s’épureront par les assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur et l’électricité»ii.

Comme l’écrit Ahmadou Kourouma, en parlant des « moyens et pouvoir » du marabout Abdoulaye, “complète, nette, droite avait été la démonstration … » de l’auteur de « Cinq semaines en ballon ». Encore une fois, Jules Verne ne s’était pas trompé quant à la plausibilité d’un tel avènement. Le visionnaire avait tout simplement négligé  de s’interroger sur les acteurs de l’heureux bouleversement. Voilà qu’à la grande surprise de l’Afrique elle-même, les Indépendances ont forgé des acteurs dont les gestes de destruction sont déroutants. Je me souvins ainsi d’un des grands génies qui avaient pesé sur mon enfance inquiète. Je relis plus attentivement « Les soleils des indépendances ». Quels changements ! Quelle honte ! Tous les défauts que je reprochais à l’œuvre sont donc précisément les qualités qui ont concouru à rendre le message si puissant, si mordant, si efficace ! Je m’écriai : « Voilà un grand livre ! Kourouma est un sorcier ! »

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