Confidences

Ma vie de sans-papiers à Paris (Par Majid Ba, écrivain)

  • Date: 8 octobre 2015

Diplômé de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Majid Bâ a travaillé pendant 5 ans pour une représentation de la marque Guinness au Sénégal. Issu d’une famille musulmane, ses parents n’ont pu accepter qu’il travaille pour des gens qui vendent de la bière. Il s’est vu obligé de quitter son boulot et de quitter le pays deux ans après. Il passe 6 années en France en tant que sans-papiers. Il a vécu des moments douloureux outre-Manche mais n’a jamais voulu rentrer pour autant. Après sa régularisation, il a tenu à écrire un livre, revenant sur toutes les misères qu’il a vécues à Paris. « La sardine du cannibale » est le titre de l’ouvrage en question sorti en 2011 à Paris. Il en parle avec EnQuête dans cet entretien et donne son avis sur l’émigration clandestine et la montée du Front national en France.

Expliquez-nous le titre de votre livre La sardine du cannibale ?

C’est une métaphore. Je cherchais un titre qui refléterait le contenu de mon livre et qui ne contient pas forcément les mots « sans-papiers » ou « immigré ». Donc, « la sardine » pour moi, c’est l’immigré, le sans-papiers. C’est lui qu’on exploite au quotidien, par les employeurs sans scrupules. Le « cannibale » représente tout ce système français composé des employeurs, des médecins qui profitent des sans-papiers parce que ces derniers étant pauvres, et l’administration française qui se comporte de façon inhumaine avec ces gens-là.

Il est rare de voir un diplômé et ancien cadre dans une entreprise sénégalaise accepté de devenir sans-papiers en Europe. Pourquoi avez-vous tenu à rester en occident malgré toutes les difficultés ? 

C’est vrai que j’ai eu un très bon travail au Sénégal pendant 5 ans. Sauf que c’était un travail qui n’était pas apprécié par mes parents, ma famille, mes amis de culture musulmane étant donné que je travaillais pour la représentation d’une marque de bière. J’ai dû démissionner sous la pression de ma famille. Je suis resté deux ans à manger mes économies. Finalement, je n’avais plus le choix. J’en avais marre de tout ceci. Je n’arrivais pas à retrouver du travail. C’était difficile. Vous savez mieux que moi que le chômage au Sénégal est endémique. Donc, j’ai décidé de partir, d’aller en France et de tenter l’aventure. Parce que je n’avais plus de débouchés ici. Je n’avais plus d’espoir dans mon pays. C’est pour cette raison que je suis parti.

Et vous avez accepté d’être exploité et « humilié » par moments, pourquoi ? 

Vous savez, quand vous n’avez plus d’espoir dans votre propre pays, que tout est bouché, on part en ayant l’espoir de pouvoir s’en sortir ailleurs. J’avais l’espoir de m’en sortir tous les jours, tous les mois et tous les ans. J’avais l’espoir d’avoir mes papiers qui me permettraient d’être légalement sur le territoire français et d’avoir un travail légal. J’y suis resté parce que j’avais l’espoir que les choses allaient changer un jour. Ce qui n’était pas le cas dans mon pays. Je ne pouvais plus aider ma maman. J’avais des petits frères et une famille à soutenir aussi. Je peux donc dire que c’est l’espoir qui m’a maintenu dans ce pays.

Psychologiquement, comment avez-vous vécu vos moments de « sans-papiers » ? 

C’étaient des moments très très difficiles. Je dirais même très douloureux. Quand vous allez dans un pays, vous êtes d’abord confronté à un choc culturel. C’est la première chose qu’on ressent. Ensuite, il y a le choc climatique qu’il ne faut pas oublier. Après quand on est un « sans-papiers », on vit quotidiennement dans la peur et l’angoisse. C’est quotidien parce que tous les jours, on a peur de se faire arrêter et de se faire expulser par la police française. La peur était perpétuellement en moi. C’est une souffrance profonde. On travaille en tant que « sans-papiers » et on est exploité. Soit votre employeur ne vous paie pas, soit quand il vous paie, le salaire est minable.

On vit la famine, les problèmes de logements, etc. Il n’y a pas de sentiments en France, je dirais même en Europe. Là-bas, c’est chacun pour soi. On n’y connaît pas la solidarité comme entretenue chez nous en Afrique. Ça a été des moments très très durs. C’est dans ces moments qu’on ressent le plus la nostalgie. On n’a pas sa famille à côté et tout nous manque jusque sur le plan culturel et linguistique.

Et vous savez, même si on travaille, même si on gagne de l’argent, on le partage avec notre famille proche. Donc, cette nostalgie, elle est permanente dans la tête du sans-papiers. Ma maman m’a manqué. Je suis resté des années sans la voir. On ne se parlait qu’au téléphone. Elle pleurait et on se quittait tout le temps en larmes. C’était dur. Elle prenait de l’âge et je ne pouvais pas la voir. Je ne pouvais pas revenir parce que si je le faisais, cela supposait que j’avais échoué. Et je n’allais pas pouvoir revenir en France. J’ai dû laisser le destin faire les choses tout simplement.

Aujourd’hui, avez-vous l’impression d’avoir atteint votre objectif, ce pourquoi vous êtes resté en France ? 

Moi, je suis quelqu’un de très cartésien. Au début quand je partais, mon objectif était d’avoir beaucoup d’argent, de revenir au pays, d’investir l’argent et de créer des emplois et d’aider ma famille. Mais cet objectif-là, je ne l’ai pas atteint. Aujourd’hui, je ne suis ni millionnaire encore moins milliardaire. Cependant, j’ai quand même pu réaliser quelque chose parce que j’ai pu m’installer, j’ai eu des amis et j’ai créé des choses en France. Je suis un militant politique et mon combat est la régularisation des sans-papiers. Je veux les aider dans leur processus de régularisation. Sur ce plan, politiquement parlant et au niveau associatif, mes opinions sont prises en compte sur ces questions-là.

On peut dire donc que c’est votre combat pour la régularisation des sans-papiers qui a motivé la publication de cet ouvrage ? 

Pour moi sortir ce livre devait me permettre de montrer la face cachée des étrangers, ce qu’ils vivent en France. Parce que généralement, j’ai remarqué que quand les émigrés reviennent au pays, ils ne disaient pas la vérité aux gens qu’ils y avaient laissés. Ils montrent plutôt un côté bling bling, etc. Cela m’a beaucoup choqué, c’est pourquoi j’ai sorti ce livre pour dire à nos frères et sœurs de ne pas se fier à ces apparences. Ils ne savent pas ce que ces gens-là ont enduré. Je veux qu’ils sachent qu’il est dur de vivre en Europe. Au moins, s’ils décident de partir un jour, qu’ils soient informés et sensibilisés. C’était ça le but premier.

Et l’autre était de montrer aux Français et aux Parisiens que les étrangers dont vous pensez qu’ils sont là pour profiter de votre système social sont des gens qui travaillent. Prenons mon exemple au quotidien. J’ai travaillé et j’étais même exploité. Ce livre est donc une sorte de révolte envers la société et le système français. C’est aussi une vengeance contre le système qui m’a torpillé, qui a profité de moi. C’est une façon de le dénoncer pour dire que ce système est pourri et qu’il faut le changer. Il faut qu’il respecte ces gens-là qui quittent leurs pays et qui viennent en France. Ils y sont obligés à cause de la misère, la guerre, etc.

Et les misères sont causées par les grandes puissances qui exploitent nos ressources naturelles. Il y a les guerres qui se passent en Libye ou en Syrie. Ce sont les occidentaux qui vont dans ces pays-là, qui bombardent, qui détrônent un président respecté et apprécié par les populations. C’est tout cela qui m’a poussé à écrire ce livre.

Donc l’émigration clandestine est la rançon que doit payer l’Europe face à tous les problèmes qu’il a créés en Afrique et que vous évoquez ici ? 

Les Européens ne sont pas prêts à recevoir ces immigrés à bras ouverts parce qu’ils ont « peur ». Pour moi, cette peur n’est pas fondée, elle n’existe pas. Ils ont peur d’être envahis. C’est le discours des extrémistes comme le Front national par exemple. Il n’y a aucun danger. Il y a des spécialistes, des économistes et autres qui ont fait des études sur la question et montré que l’Europe a besoin de ces migrants économiquement parlant. La population européenne vieillit. Il y a des statistiques qui montrent que d’ici 30 ans, si l’Europe ne renouvelle pas sa génération, c’est elle-même qui viendra chercher des Africains pour faire avancer son industrie.

En plus, ce sont des centaines de milliers de personnes par rapport à une population de 50 millions ou plus. 300 mille migrants dans un pays de plus de 60 millions de personnes, ce n’est pas une catastrophe quand même ! Ce n’est pas un tsunami ni un envahissement. Ils doivent accueillir ces gens de manière humaine et les mettre dans des conditions humaines de vie. Et après il faut qu’ils les accompagnent dans leurs démarches de demande d’asile ou de régularisation. Et ils ne le font pas. Moi, je vis à Paris et juste derrière là où j’habite, dans le 18ème, il y a des tentes de migrants syriens. On a vu ce qui s’est passé dernièrement.

Après que l’Allemagne a demandé à accueillir des milliers de Syriens, la France veut faire la même chose alors que sur le territoire français même, il y a des Syriens déjà depuis un an dans des conditions difficiles. Je crois que l’Europe doit créer les conditions d’accueil au lieu de persécuter des gens qui le sont déjà souvent dans leurs pays d’origine.

Les Français se défendent d’être racistes. La montée du Front national dit le contraire. Comment expliquez-vous la montée du FN, en tant qu’immigré ? 

Pour moi, la montée du Front national est due à plusieurs choses. Elle est liée à des facteurs économiques et sociaux. La peur d’être envahie en est aussi pour quelque chose. C’est également lié à l’échec des politiques françaises. La droite « sarkozienne » qui a perdu les élections. Les socialistes sont arrivés au pouvoir après mais ne respectent pas leurs engagements et leurs promesses de campagne. Tout cela a créé des frustrations et un rejet des politiques par la population. Cela fait que les Français se recroquevillent sur eux-mêmes. Ils se disent que la Droite a échoué tout autant que la Gauche, alors essayons autre chose.

Et on se dit : pourquoi pas Marine Le Pen qui prône la préférence française ? Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que c’est un danger pour la France. Au moment où on parle de mondialisation et d’ouverture vers l’autre, ce n’est pas possible de se replier sur soi. Les votes pour le Front national sont des sanctions à l’encontre de ces politiques qui n’ont pas su relever l’économie, créé de l’emploi, etc.

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