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Macky peut-il réformer l’école? (Par Alymana Bathily)

Le chef de l’État est-il déterminé à affronter les tout-puissants et tonitruants syndicats de l’enseignement ? Les enseignants s’engagent-ils à réformer leur pratique professionnelle ?

De l’Education des Etats Francophones).

Environ 40% d’entre eux sont au dessous du seuil en mathématiques. Le taux moyen d’achèvement de l’école primaire sanctionné par la réussite au Certificat de Fin d’Études Primaires (CFEPE) n’était que de 58,3% en 2016.

Le taux brut d’admission au cycle moyen est de 42,3%. Le  taux d’admission au Brevet de Fin d’Etude Moyen (BFEM) est de 51,85%. Quant au taux de réussite au Baccalauréat il est de 36,5% en 2017 !

C’est dire  que  quand 100 élèves entrent à l’école seuls 60 l’achèvent avec le CFPE. De ceux là, 25 accèdent à l’enseignement moyen et 10 seulement obtiennent le Bac ! Il n’est  pas étonnant dès lors que l’école sénégalaise soit en fait une fabrique de chômeurs.

« 200 000 nouveaux demandeurs d’emplois arrivent chaque année sur le marché du travail, alors que l’offre est estimée à environ 30 000 nouveaux emplois indique l’Agence Nationale Pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes (ANPJ).

Le  Président de la République lui-même reconnaît  cette situation

« Sur 8,5 millions de personnes en âge de travailler seuls 6% ont un diplôme de qualification professionnelle… Nous procéderons à la construction de 17 nouvelles structures de formation à travers le pays pour booster la compétitivité du pays et l’employabilité des jeunes… »

Ainsi il  s’est il engagé à l’occasion des Assises Nationales de l’Éducation les 28, 29 et 30 août 2014, « à faire en sorte de sortir l’école de sa crise actuelle. Car le Sénégal n’a d’autres richesses que celles de ses hommes… »
Et de lancer  le 6 Mars le Projet Formation Emploi (Pf2E). « Nous voulons expérimenter avec 25 000 jeunes une phase pilote sur 3 ans. Le but ultime, c’est de donner  des enseignements techniques et professionnels qui répondent aux besoins du marché de l’emploi et de permettre d’intégrer de manière active, le parcours de formation ».

L’objectif  à  long terme est d’œuvrer pour « qu’au  moins 30% des élèves du cycle fondamental puisse basculer vers la formation professionnelle et technique à l’horizon 2025 ». « Nous procéderons à la construction et à l’équipement de 17 nouvelles structures de formation professionnelle à travers le pays » précisera t-il. « Nous voulons expérimenter avec 25 000 jeunes une phase pilote sur 3 ans. Le but ultime, c’est de donner  des enseignements techniques et professionnels qui répondent aux besoins du marché de l’emploi et de permettre d’intégrer de manière active, le parcours de formation ». Et d’ajouter : « Si nous ne formons pas la jeunesse, si elle n’est pas employable, c’est une vraie bombe à retardement » précisera t-il.

Que la formation professionnelle des jeunes à l’école soit une priorité en 2018, on le conçoit aisément puisque c’était déjà le cas en …1969 ! Déjà le décret n° 69-332 du 27 mars 1969 suivie de la loi d’orientation de l’Éducation nationale, n° 71-036 prévoyait « la création d’un enseignement moyen pratique (EMP) » censé  accueillir « 80 à 85 % des enfants scolarisés de l’enseignement élémentaire ».  L’objectif était alors  de former, en cinq ans,  « des paysans d’avant-garde, des pêcheurs, des éleveurs, des commerçants, des artisans et des ouvriers … »

Mais l’Enseignement Moyen Pratique restera au stade expérimental  et sera de fait enterré par  la loi d’orientation de l’Éducation nationale, n° 71-036 du 3 juin 1971.  Puis les Etats Généraux de l’Education et de la Formation  tenus  en janvier 1981 reviendront sur la question en exigeant  « une refonte radicale de notre système éducatif, dans la perspective d’une nouvelle école plus conforme aux aspirations profondes du peuple sénégalais, à la maîtrise des conditions scientifiques et techniques de notre développement intégral, à la démocratie, à la justice sociale, à la paix, au progrès humain ».

Il était notamment demandé « l’intégration, dans le système éducatif, des structures non formelles, éléments de démocratisation de l’éducation et instruments de développement culturel, économique et social ; la structuration générale du système selon l’organigramme qui détermine les trois niveaux : cycle fondamental, cycle secondaire et professionnel et enseignement supérieur ».

On sait l’enterrement de première classe qui fut réservée à ce projet ainsi qu’à toutes les recommandations pour une École Nouvelle que les Etats Généraux de l’Education et de la Formation ont formulé. La Commission Nationale de la Réforme de l’Éducation et de la Formation (CNREF) chargée de les répertorier déposait ses conclusions après trois années en 1984 et ne fut jamais suivie d’effets.

Avec le Projet Formation Emploi (Pf2E), le Président Macky Sall revient donc à une approche initiée cinquante ans plus tôt et qui a avortée. A-t-il tiré tous les enseignements des initiatives précédentes? Tout d’abord, est-il sincèrement engagé à conduire cette réforme qui ne se fera pas sans heurts, lui qui ne s’est illustré jusqu’à présent par un zèle de réformateur ?

Ne s’agit-il pas seulement d’une manœuvre politicienne pour draguer l’électorat jeune en vue de l’élection présidentielle de 2019 ? De plaire aussi aux bailleurs de fonds, notamment à la Banque Mondiale dont le dernier rapport sur l’état de l’éducation dans le monde s’est alarmé des mauvaises performances du secteur en Afrique et notamment au Sénégal tout en recommandant à nouveau l’introduction de l’apprentissage à l’école ?

Le Président du Groupe de la Banque Mondiale JIM Young Kim déclarait récemment à ce propos : « Sans apprentissage, la scolarisation est une occasion ratée…Pire, elle est une grosse injustice… » La formule préconisée par le Président de la République, dite duale, associant l’école et l’entreprise, a certes fait ses preuves en Suisse et en Allemagne. Dans ces deux pays, les deux tiers de chaque classe d’âge sont formés à travers ce système.

Grâce à quoi ces pays ont acquis une main d’œuvre hautement qualifiée, qui constitue la base de la compétitivité de leur industrie. C’est aussi pourquoi ces pays jouissent des taux de chômage des jeunes les plus bas de la zone OCDE.
Si bien qu’Emmanuel Macron a décidé récemment d’introduire la formule en France.

Mais que ce soit en Suisse, en Allemagne ou en Fra    nce il est indispensable évidemment que la population ou au moins les élèves et leurs parents soient associés à toute réforme de l’école et qu’ils y adhérent. Les élèves, leurs parents et les enseignants ont-ils été vraiment associés au Projet Formation Emploi (Pf2E) ? Y sont ils véritablement  acquis ? Leur adhésion va-t-elle au delà des discours prononcés lors de la cérémonie de lancement ?

Les enseignants s’engagent-ils à réformer leur pratique professionnelle et notamment à augmenter leur temps de présence dans les salles de classe, eux dont l’étude de la Banque Mondiale indique qu’ils sont absents de leurs classes pendant plus de 40% du temps ?

Le Président Macky Sall est-il déterminé à affronter éventuellement les tout-puissants et tonitruants syndicats de l’enseignement ? A-t-il en outre intégré l’idée que l’usage des langues nationales, aussi bien dans l’enseignement général que dans l’enseignement professionnel et dans l’enseignement supérieur est une condition indispensable de succès ? Ainsi en Suisse, l’enseignement et la formation sont donnés soit en allemand, soit en italien, soit en français ou en romanche selon les cantons. Le Président est-il prêt à affronter le puissant lobby francophone au Sénégal et dans le monde en même temps qu’une partie de l’administration sénégalaise pour procéder enfin à l’introduction des langues nationales dans l’enseignement et la formation ?

Par ailleurs, le Gouvernement et l’Administration sénégalaises seront-ils en mesure d’assurer, sans rupture, les bourses d’étude (40.000 francs CFA à chaque apprenant en première année de formation, 20.000 CFA en deuxième année et 10.000 en troisième année)?

Le Président Macky Sall qui ne doit pas se faire beaucoup d’illusions sur les déclarations d’adhésion complète des syndicalistes et du patronat a-t-il les moyens politiques pour s’assurer de leur soutien effectif au projet ? Comment empêchera t-il par exemple l’embrigadement syndical des sortants du système qui conduira à un conflit fatal entre ceux-ci et leurs employeurs ? Comment s’assurer de l’adoption réelle de la Contribution Forfaitaire à la Charge de l’Employeur (CFCE) censée financer la formation à 75% en 2018 et  à 100% dès 2019

On le voit donc : à propos du Projet Formation Emploi (Pf2E) comme à propos d’autres projets du Président Macky Sall, il y a loin de la coupe aux lèvres. Si le projet est potentiellement la solution à l’adéquation de l’école sénégalaise à l’entreprise, au chômage des jeunes et constitue une condition déterminante à l’industrialisation du pays, son succès requiert des réformes hardies dans les domaines que nous avons indiqué.

Or ces réformes ne sont possibles que si le Président de la République démontre qu’il n’est pas mu par des intérêts politiciens et qu’il n’est au service d’aucun clan ni d’aucune puissance étrangère. C’est alors seulement qu’on pourra arrêter  l’enfoncement continu du pays dans le chômage et la  pauvreté et qu’on s’engagera résolument sur la voie de l’émergence véritable.

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