1 octobre, 2014
Accueil » ACTUALITES » Mali : La véritable histoire de l’avion de la cocaïne
Mali : La véritable histoire de l’avion de la cocaïne

Mali : La véritable histoire de l’avion de la cocaïne

Notre correspondant à Bamako a enquêté sur l’avion transportant de la cocaïne qui s’est posé dans le nord du Mali. Il raconte la surprise des autorités locales et retrace le probable itinéraire vers les côtes européennes de la drogue débarquée en plein désert. Selon les experts de l’ONU, la coke, comme l’avion, provenaient du Venezuela.

Source : Rfi

« Les Américains viennent d’atterrir clandestinement au nord du Mali pour traquer les islamistes armés ». « Un avion libyen vient de se poser dans le désert malien pour livrer des armes à l’armée malienne ». « Un avion en détresse s’est posé en catastrophe dans le nord du Mali ». « La Grande Bretagne a débuté une opération militaire contre les combattants islamistes, qui ont assassiné (il y a quelques mois), un ressortissant britannique ». Début novembre, on se perdait en conjectures au sujet d’un appareil volant qui aurait posé son ventre dans le sable du désert malien.

« C’est un dossier chaud, qui va faire des vagues, je ne dirai pas plus, attendez-vous, dans plusieurs jours, à un communiqué », prévient de son côté, un diplomate en poste à Bamako. C’est de Dakar, tout juste après la presse malienne, qu’un diplomate onusien donnera des détails : « L’avion viendrait du Venezuela, il aurait déchargé de la cocaïne et autres produits illicites dans le nord du Mali, et il se serait écrasé au décollage ». Cette dernière information, est comme on le verra plus loin, à prendre avec des pincettes. Pour reconstituer les faits, il faut remonter au 15, voire au 16 octobre 2009. Un PA32, petit coucou d’une dizaine de places, ronronne dans le ciel du désert. La tour de contrôle de Gao repère rapidement l’appareil. Il se dit en « détresse », et « se débrouille » pour atterrir sur une piste de fortune. L’avion était, en fait, en repérage.

Début novembre, cinq véhicules 4X4 s’enfoncent dans le désert malien. Nous sommes à plus de 200 kilomètres au nord de Gao. Une route solide sur laquelle on peut faire un bout de rallye a été sommairement aménagée. Des cailloux bordent cette « piste » de moins de 1 500 mètres. L’ingénieur en chef de l’ouvrage est connu. Il revient à peine d’un voyage en Mauritanie. « Demandez-lui de vous trouver une centaine de crocodiles dans le désert où il n’y a pas d’eau, il le fera », explique un fin connaisseur du nord du Mali.

Le soleil éclaire paresseusement la zone. Un avion, sans pavillon déterminé, d’un blanc sale descend dangereusement, comme s’il allait s’écraser, au milieu de nulle part. Mais en réalité, il se pose sur « la piste ». Jeu d’enfant. Là, les versions divergent. En deux heures selon une source, des colis sont transbordés dans les véhicules 4X4 pré-positionnés. A la fin de l’opération, le feu est mis à l’appareil. Deuxième version : au départ, la stratégie aurait été de larguer d’abord « la marchandise » et d’atterrir ensuite. Si cette option n’a pas fonctionné, c’est que l’appareil n’aurait pas eu assez de fuel pour « faire son numéro » dans le ciel malien.

Par ailleurs, des documents rédigés par une source indépendante affirment que le terminus de l’avion était bel et bien le Mali. N’aurait-il pas alors déchargé tout ou partie de sa précieuse marchandise dans un autre pays avant l’ultime étape du Mali ? En tout cas, la même source signale que des bidons d’essence auraient été découverts à proximité de l’avion calciné. Le document relève aussi que les véhicules signalés sur place auraient été immatriculés au Niger. Ils auraient été chargés de la marchandise en toute quiétude, car la piste d’atterrissage de fortune est située entre deux dunes de sable. C’est aussi en toute quiétude que les pilotes de l’appareil seraient repartis de l’aéroport d’un pays de la sous-région.

L’alerte

C’est un jeune commerçant arabe qui appelle au secours de son appareil Turaya (téléphone satellite qui pullule dans le désert, comme ailleurs les téléphones portables). Un petit groupe d’habitants accoure, stupéfait. Gao, le chef lieu de la région administrative du même nom est informé. Les premiers officiels maliens qui débarquent sur les lieux, sont des éléments des services de renseignements maliens, la fameuse Sécurité d’Etat, dirigée par Mamy Coulibaly, un colonel plutôt rigoureux.

Le corps de l’appareil est toujours chaud. Il sent le brûlé. La Sécurité d’Etat relève des références de l’avion. Un gros carnet à moitié brûlé aurait également été retrouvé sur place. Ces documents distribués à des chancelleries ici à Bamako parlent : l’avion est immatriculé en Amérique du sud. Mais un pays africain, important pétrolier, pourrait avoir été le premier propriétaire de l’appareil, avant de le vendre ou de le céder à un tiers.

En tout cas, c’est le branle-bas. Le gouvernement malien ne dit mot de l’affaire. « C’est la grande gêne », estiment certains. « Chez nous au Mali, ceux qui savent, ne parlent pas comme ça », rétorque un officiel. « Il ne faut pas trop parler, sinon la parole elle-même pleure », ajoute un autre officiel. En fait, on le sait maintenant, dès l’éclatement de l’affaire, le Président malien Amadou Toumani Touré, a annulé une visite privée qu’il devait rendre à un ami malade à Bamako pour s’entretenir avec deux de ses collaborateurs.

– « C’est quoi cette affaire ? », lance-t-il, plutôt martial, glacial.

– « Ce n’est pas clair. On parle de drogue, d’armes », répond l’un deux

– « Voilà ! Vous autorisez tous le pays amis, surtout ceux qui ont les moyens d’aller sur place. Il n’y a rien à cacher. L’enquête doit être impartiale, je veux savoir ce qui s’est passé. Tous les tenants et les aboutissants doivent être connus ! », prévient le chef de l’Etat malien, vêtu d’un complet beige, ses toutes nouvelles lunettes de vue en main.

Quelques jours après, il reçoit les premiers éléments. En fait, un résumé de tous les éléments fournis par diplomates, services de sécurité, experts maliens et étrangers. Ainsi, on apprend que l’appareil est un Boeing 727. Le terminus de ce triréacteur était le désert malien. Exit donc l’information de départ selon laquelle l’appareil s’est crashé en voulant repartir, une fois son ventre vidé. « C’est simple ! Vous achetez une bouteille de Coca Cola. Quand vous buvez le liquide, vous jetez la bouteille », explique un connaisseur. Puis d’autres renchérissent en expliquant qu’il s’agissait d’un avion « cimetière », d’un « avion jetable », tel un objet dont on se débarrasse après usage. Et, c’est en guise de funérailles, qu’il a été brûlé. Par ailleurs un expert en aéronautique explique que, techniquement, l’avion ne pouvait pas redécoller, puisqu’il n’avait plus de kérosène.

Plus de deux semaines après les faits, on ne connaît toujours pas avec précision les auteurs et complices de cette curieuse affaire. Les dénonciations se poursuivent à la vitesse des pales d’un ventilateur. « Au nord, vous avez les communautés qui se rejettent la responsabilité. C’est compréhensible. Elles ont des comptes à régler entre elles », avance prudemment une source indépendante, qui reconnaît cependant, qu’il est « impensable » que des personnes basées dans cette partie du Mali ne soient pas impliquées.

Recyclage de la carlingue

Trois personnes qui ont été surprises en train de découper l’épave de l’avion sont sur le point d’être relâchées. Il s’agit, en réalité, de forgerons qui récupéraient de la ferraille. L’un d’eux s’est même blessé en s’acharnant sur l’appareil. Deux autres personnes, des ressortissants du nord du Mali, et plutôt fortunés, sont sous SPD (dans le jargon sécuritaire local, entendez Surveillance Policière Discrète).

Pour faire avancer l’enquête, l’aide des Etats-Unis sera précieuse. Les faits ont coïncidé avec l’arrivée dans la région de Gao, d’instructeurs américains chargés de former les soldats maliens dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. « Ils (américains) sont venus comme d’habitude avec leurs appareils sophistiqués, et ils sont en rapport avec leur base. Je crois que depuis quatre jours, ils ont de nouveaux éléments précis sur l’affaire », ose une source malienne. Les Américains, les Européens, mais aussi les Libyens, sont sur les dents. Tripoli a dépêché une équipe de sept personnes, dont un pilote de chasse sur les lieux de l’épave. L’enjeu est connu : la drogue qui passe par le désert commun à plusieurs pays, est une bombe qui peut détruire toute la région.

« Ce n’est pas la première fois que la marchandise emprunte ce chemin. C’est plutôt le moyen de transport, qui surprend », analyse Taofik Touré, sociologue malien, et originaire du nord. « Je ne partage pas du tout ce point de vue. Ce qu’il faut dire, c’est que c’est la première fois qu’une affaire de ce type, éclate dans le désert ». « Mais ça n’a pas commencé aujourd’hui, seulement cette fois-ci, l’affaire a éclaté, c’est tout », rétorque une source sécuritaire, originaire d’un pays voisin du Mali, qui insiste sur la bonne collaboration qui existe entre les services de sécurité du Mali et ceux de pays voisins. Profitant de cette distribution de bonnes notes entre services, un agent rajoute de manière catégorique : « Ces derniers mois, il y a eu au moins quatre atterrissages clandestins d’avion dans le désert commun à plusieurs pays de la zone ».

La route vers l’Europe

Traditionnellement, dans la région la drogue emprunte des chemins complexes. La marijuana, en provenance des pays maghrébins, remonte la bande sahélienne pour éviter la route directe vers l’Europe. La pause dans le septentrion malien est obligatoire. Des seigneurs locaux prélèvent des taxes sur les chargements destinés à l’Europe. On raconte même que l’un d’eux, très connu a été copieusement rossé il y a environ un mois par des trafiquants. Il n’a eu la vie sauve que parce qu’il a fait le mort. Les droits de passage s’élèveraient, selon la qualité et la quantité de la drogue jusqu’à 100 millions de francs CFA. La cocaïne emprunte, en partie, le même chemin.

Après l’étape malienne, les véhicules lourdement chargés, s’enfoncent dans le désert nigérien. Très peu de personnes rencontrées. Les complicités locales font le reste, en guidant comme un radar, les trafiquants. Ils passent comme une lettre à la poste. Chaque convoi, généralement composé de dix véhicules bourrés de drogue, pénètre soit au Tchad, soit plus généralement sur le territoire libyen. La traversée par le pays du colonel Kadhafi est à la fois facile et difficile. Pour les plus chanceux tout peut bien se passer, sinon c’est la catastrophe. Les services libyens ont un traitement expéditif lorsqu’ils découvrent l’affaire : ils détruisent à l’arme lourde, les véhicules, la drogue et les transporteurs. Bref, lorsque la marchandise franchit le cap du sud de la Libye elle se retrouve en Egypte, dernière étape avant la remontée vers l’Europe.

La cargaison de l’avion brûlé au nord du Mali empruntera, selon toute vraisemblance, cet itinéraire. Mais un doute plane sur son transfert. Selon nos dernières informations, les auteurs et complices du coup ne se seraient pas entendus pour une question de partage de butin. La marchandise serait alors et pour le moment bloquée quelque part entre le Mali et le Niger.