Accueil / Confidences / « Notre pays, le Sénégal Paradigme et Paradoxes » (Par Petit Gueye) la pratique de la religion, Syncrétisme, charlatinisme et gris-gris, cohésion sociale, entropie de la famille, travail, piège de l’inaction, grève, Politique

« Notre pays, le Sénégal Paradigme et Paradoxes » (Par Petit Gueye) la pratique de la religion, Syncrétisme, charlatinisme et gris-gris, cohésion sociale, entropie de la famille, travail, piège de l’inaction, grève, Politique

Comme convenu, rewmi.com vous propose encore quelques lignes du livre « Notre pays, le Sénégal Paradigme et Paradoxes » de Moustapha Gueye dit « Petit Gueye »

Homme politique, Maire de Sokone

5. LA PRATIQUE DE LA RELIGION

Nous avons une histoire élogieuse de pratique reli-gieuse ; nous avons aussi une autre histoire élogieuse de cohabitation et de tolérance interreligieuses. La pratique religieuse fait partie intégrante du ciment de notre cohésion
sociale. Dans notre pratique religieuse au Sénégal, il y a une centralité du marabout. Les relations avec nos marabouts font partie de notre identité remarquable en tant que Sénégalais. Cependant très peu d’entre nous se posent la question de savoir pourquoi nous avons des marabouts ? A quoi nous servent-ils ? A quoi nous leur servons ? « Marabout bi, lumu may jëriñ12 » ? « man taalibe bi, luma koy jëriñ13 » ? Qu’est ce qui nous lie en fait ? Avons-nous des relations spirituelles ?

Avons-nous des relations religieuses ? Avons-nous des rela- tions économiques ? Avons-nous des relations familiales ?Ou alors, sont-elles tout cela, nos relations avec les marabouts ? Je vous propose une lecture de cette relation selon une clarté distinctive en trois facettes : •Relations spirituelles : la spiritualité vise la perfection de l’âme par la maîtrise de nos sens, de nos émotions, de notre esprit, de notre mental. C’est à la fois une pra-tique et un état d’élévation et d’illumination qui nous

rend conscient de notre environnement, et de notre

11 Dieu oui, mais cultive ton champ d’abord
12 A quoi me sert le marabout ?
13 A quoi je lui sers?

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responsabilité en tant qu’être humain vis-à-vis des autres êtres vivants et des objets. La vie spirituelle est une vie par les valeurs. Nous avons perdu beaucoup de valeurs et nous sommes nostalgiques d’icones du passé qui ont vécu par les valeurs de “jomb”14, de “Dëddu”15 et de “Doylu”16. Les êtres humains spirituels sont aussi des êtres de compassion, vis-à-vis des autres personnes, des animaux, des arbres et de la nature d’une manière générale. Les pères fondateurs de nos « tariixa »17 ont vécu par ces valeurs et c’est pourquoi nos parents et grands parents les avaient considérés comme des guides spirituels. Qu’en est-il des marabouts vivants avec nous ? Méritent-ils le titre de guides spirituels pour
avoir intériorisé ces valeurs ? Vivent-ils au quotidien par ces valeurs ? Nous enseignent-ils la spiritualité ? •Relations religieuses : la religion commence par la foi et la croyance en Dieu, sacré.

Etre religieux signifie adhérer à un ensemble de pra- tiques et de rites spécifiques inscrits comme obliga-toires dans un livre saint. Ces rites et ces pratiques sont enseignés par des guides ; dans l’Islam du Sénégal, ces guides sont appelés maîtres coraniques et lorsqu’ils gagnent en notoriété, ils deviennent des « Marabouts ». Nous avons vraiment connu des guides religieux

14 Engagement individuel et spirituel à l’intégrité
15 Se détourner des choses bassement matérielles
16 Se suffire de l’essentiel pour vivre
17 Groupe religieux

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exemplaires de par leurs comportements, leurs ensei-gnements ; certains d’entre eux ont produit des commentaires du livre saint et sont maintenant vénérés et adulés par tous les Sénégalais. Ils ont aussi joué des rôles importants pour la restauration de la dignité humaine face aux colonisateurs. Les élèves de ces guides religieux sont appelés « talibés ». Ainsi donc le Marabout est un enseignant pour son talibé. Leur re-lation est une relation d’apprentissage et de guidance spécifiquement orientée vers la connaissance et la pratique des rites, le respect des dogmes et obliga-tions de la religion. Pour être Marabout, il faut avoir été à l’école du livre saint et de la religion ; il faut aussi avoir fait un parcours exemplaire d’adoration de Dieu et de ses prophètes. On ne naît pas marabout, on le devient et on le mérite. Il est possible d’être un guide spirituel sans être ma-rabout, comme il est possible d’être un marabout sans être un guide spirituel. Il est aussi possible d’être à la fois un guide spirituel et marabout (religieux). Nous avons tendance à amalgamer les deux et cet amalgame est à l’origine de beaucoup de dérives.

•Relations économiques : Il ya eu des mutations im- portantes dans les relations entre les marabouts et les talibés. Lorsque nous étions petits à l’école coranique de Pa Babou Cissé Daara, nous avions l’habitude de puiser l’eau du puits pour remplir son canari. Nos parents lui envoyaient aussi des repas et symboli-

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quement de la monnaie. Cela semblait largement suffisant pour couvrir ses besoins et lui permettre de continuer son adoration pour Dieu de même que ses enseignements. Les grands marabouts avaient des « adiya » à l’occasion des célébrations du Gamou. Mais tout ceci était du domaine du symbolique. Au- jourd’hui les relations économiques entre talibés et marabouts sont plus visibles. Il ya des échanges im-portants de sommes d’argent qui échappent au con- trôle du fisc et dont la provenance et la destination restent inconnues. Nous avons des marabouts profes- sionnels et des talibés professionnels. Il y a des talibés qui travaillent sous les ordres des marabouts, soit dans leurs exploitations agricoles ou dans leurs gardes rapprochées ou simplement dans leurs do- maines privés jouant le rôle de domestiques. C’est devenu un secteur. Ce secteur devrait certainement être organisé à l’image des autres secteurs produc- tifs. Les talibés qui travaillent devraient être salariés et bancarisés. Ils devraient être aidés pour sortir de l’obscurantisme afin de devenir responsables de leur avenir. Les marabouts aussi devraient être aidés. Certains d’entre eux ne savent plus à quels saints se vouer, envahis qu’ils sont par des talibés qui n’ont jamais rien appris ni de spirituel, ni de religieux. Il
ya trop d’affairistes dans le voisinage des grands marabouts que nous aimons et chérissons. Il y a même des vols d’importantes sommes d’argent, ce qui laisse présumer un problème de sécurité pour l’intégrité physique de nos guides.

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L’entourage de certains marabouts devient un lieu d’influence. Ils influencent les politiciens qui les in- fluencent et souvent les manipulent à leur tour. Dans une société moderne et de progrès, cette relation entre marabouts et talibés, vu l’ampleur des foules et de l’argent en échange, devrait être plus organisée et ca- nalisée. Si bien fait, il ne devrait plus y a voir d’enfants talibés dans les rues. Il ya nécessairement quelque chose qui doit être mieux contrôlée, plus traçable
et mieux investie dans des activités d’entre-aide, de solidarité voire de développement.

6. SYNCRETISME

Si la pratique de la religion est assez répandue, il y a trop de mélanges avec les croyances occultes, coutumières. La religion et la pratique religieuses sont envahies par de fausses croyances, des mythes et des construits sociaux multiples. Ce n’est pas le marabout qui t’amène au paradis, c’est plutôt ce que tu fais des enseignements du marabout.
Ce n’est pas sa personne ou sa photo, mais ce que tu dis et fais sur la base des enseignements du marabout ; ce ne sont pas les marabouts qui élisent les leaders politiques ; les leaders politiques se font élire sur la base de leur vision, de leurs valeurs et de leur capacité à vivre et communiquer ces valeurs.

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Récemment, c’est ma propre maman qui m’a parlé de « allarba karé » : c’est un mercredi pendant lequel on ne doit ni se laver, ni balayer…J’étais un peu surpris car je n’en avais jamais entendu parler. Un autre point à visiter est notre manière de don- ner de la charité – le « sarax ». Des pièces de 25 F cfa par ci, 3 ou 7 morceaux de sucre par-là, du tissu percal (7m), un bœuf rouge et un autre blanc ; mais pourquoi faisons-nous tout cela ? Ce qui est clair est que 25 F cfa ou 7 morceaux de sucre ne peuvent pas nourrir celui qui a faim. « Sarax sa demna », « sarax sa aggna » ; mais où est parti le « sarax»? Sans nous en rendre compte nous avons appris des gestes que nous exécutons de manière routinière et machinale chaque jour sans vraiment réfléchir à quoi cela sert véri-tablement. Dans certains cas, le « sarax» est destiné à chasser le mauvais sort, mais est ce que nous voulons transférer ce mauvais sort à celui qui reçoit le « sarax» ?
Dans toutes les sociétés modernes dits avancées, la charité est organisée à travers des structures formelles et ne se fait pas n’importe comment dans la rue à l’emporte-pièce. Il y a trop d’amalgames et de confusions concernant la religion et la piété. Les fêtes religieuses aussi retiennent notre attention ; « Korité », « Tamxarit », «Tabaski» et j’en passe. Les familles n’ont pas les moyens, et tout le monde est obligé de remuer ciel et terre, qui pour habiller les enfants, qui pour acheter le mouton. Il semblerait qu’aucune de ces fêtes ne soit obligatoire lorsque nous n’avons pas les moyens. Il y a

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quelques décennies, le Roi Hassan II avait sacrifié un seul mouton pour toute la Nation Marocaine. C’est vrai qu’il
était commandeur des croyants. Ne peut-on pas méditer cet exemple, créer des espaces de dialogue et de consensus,
l’appliquer au besoin, afin de soulager les ménages ? Beaucoup de familles célèbrent ces fêtes, pas par croyance
véritable, mais plutôt pour éviter le jugement de valeurs implacable du fait du contrôle social.

7. CHARLATANISME ET GRIS-GRIS

Les Charlatans ou « jabaraan kat » sont une variante des Marabouts. La relation est de nature transactionnelle
dans le cours terme. Une amulette ou un « saafara » pour réussir les examens, pour conserver son poste, rendre folle
d’amour sa copine, se faire épouser par un homme riche, rendre fou son chef. Tout y passe, du « naawtal»18 au « kort »19
en passant par le «ñaam joodo»20 Aussi bien les élus que les hauts fonctionnaires étouffent à cause des «ndombo»21
autour de l’humérus sur toute la hauteur du bras, des «ndombo» de la poitrine à la ceinture ; des « ndombo » à double, triple et même quadruple têtes ; il ya même des sous-vêtements « froc » et des « caaya »22 immaculés de « xaatim »23. Les « ndombo tank »24 des femmes se sont de plus en plus éclipsés. A quoi servent tous ces talismans ?

18 Talisman pour faire partir quelqu’un
19 Talisman pour rendre malade
20 Si tu le mange, tu restes à l’endroit
21 Gris gris autour de la taille en ceinture
22 Pantalon bouffant
23 Talisman en écriture arabique
24 Gris gris en ceinture autour du mollet

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À conserver postes et sinécures ? À rendre le Président de la République complètement acquis à leur cause. A chaque
fois que j’enlace un de ses grands élus ou fonctionnaires, je suis surpris par ces rugosités qui les entourent et les étouf-
fent. Et des fois les « saafara » composés d’une multitude d’éléments organiques entrent en décomposition avec des
senteurs à chasser les anosmiques. J’allais oublier les cornes; les petites cornes à moitié enveloppées d’un tissu serti de
cauris. Attention, plus le tissu est rouge plus la corne est puissante pour ce à quoi elle sert ! Ma grand-mère avait l’habitude d’entacher un morceau de tissu blanc avec ses crachats teintés de résidu de cola qu’elle mâchait. Le mor-
ceau de tissu était ensuite noué en plusieurs endroits ; elle l’accrochait à son manguier préféré pour apeurer les petits
voleurs de mangues. Elle l’appelait «mankané »25. D’après elle, tout enfant qui volerait une mangue serait pris, figé
debout toute la nuit. Je n’ai jamais vu quelqu’un pris figé, mais le « mankané » avait été toujours là. En fait cela a
commencé depuis la tendre enfance, nous avons presque tous porté des «moogues »26 et bu des « kiis »27. Nous avons
aussi reçu les gouttelettes de salives des marabouts sur nos têtes ; un de mes « Pa» est venu l’autre jour me dire qu’il
avait fait un rêve : une chèvre noire à qui quelqu’un faisait avaler un gris-gris pour ensuite coudre ses lèvres ; la scène
est intéressante : chèvre noire, avaler gris-gris, coudre les lèvres de la chèvre même ! La suite de sa proposition était
que je devais acheter une chèvre noire pour la laisser dans la

25 Talisman contre les voleurs
26 Gris gris pour la pousse dentaire des enfants
27 Gris gris pour stimuler l’intelligence

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cour de la maison pendant quelques jours. Mais qu’est ce que j’ai à faire avec une chèvre noire ? Qu’est ce que j’ai à faire avec son rêve qui a dû se passer après un bon « ceré mbuum»28 et quelques ronflements ? En fait ce n’était pas la
première fois que je recevais ce genre de conseils ; une fois c’était un chameau ; une autre fois c’était un « xar u mèn melo »29 ; j’ai aussi eu droit à un cheval rouge. J’ai même failli aller à la recherche d’un poisson : le « kono-kono »30
.
Chacun d’entre nous porte sous ses vêtements soit un kono kono, soit une crinière de lion, un morceau de peau de singe ou d’hyène ou simplement une dent de chameau. Il ya énormément de charlatans dans les maisons et les quartiers qui s’adonnent à ce business très lucratif. Ces charlatans sont d’origine diverses, autochtones ou importés du Mali, du Burkina, de Guinée ; plus il vient de loin, plus il est défiguré par des « ñaas »31 et parlant une langue diffé- rente, plus il est perçu comme mystique et fort. Les hommes, les femmes, les cadres, les politiciens, les spor- tifs les consultent pour leurs ménages, leurs boulots, les compétitions, ou tout simplement pour être dans les bonnes grâces du Ministre ou du Président de la Répu-blique. Pire, les jeunes filles les consultent et dans ces cas il y ‘a souvent viols suivi de grossesses non désirées avec son cortège potentiel d’infanticide conduisant à la prison. Cer- taines familles hébergent ces charlatans et les cachent. Ce sont les charlatans qui multiplient les billets de banque, violent les élèves, engrossent les femmes mariés, amènent les comp- tables à détourner l’argent qui leur est confié. Cette race doit être combattue et mise hors d’état de nuire car n’ayant pas sa place dans une société moderne et de progrès.

8. COHESION SOCIALE

Les sénégalais sont socialisés selon un mode qui sépare les hommes et les femmes dans leurs rôles et leurs fonc-tions sociales. Au Sénégal les hommes sont faits pour cher- cher des épouses, les femmes pour chercher des maris ; les hommes, pour chercher la dépense quotidienne, les femmes pour préparer le repas ; les hommes pour faire des enfants et les nourrir, les femmes pour produire des enfants et les entretenir. La vie des hommes et des femmes se résume à cela ; les émotions aussi ; nous courrons ainsi « ba xëy dee »32. Nous vivons pour acquérir un standing social afin de rembourser la dette de l’accompagnementparental, familial élargi et social. C’est notre paradigme de subsistance. Ce contexte détermine notre manière de penser, nos attitudes, nos actions et nos résultats au travail. Au Sénégal, la perception est que les hommes sont forts et les femmes sont faibles ; ce qui est un faux mythe. Au Sénégal, le sens de la famille élargie est très pro- noncé ; c’est peut être ce qui explique l’usage répandu du cousinage à plaisanterie. Cette cohésion sociale s’est cons- truite au-delà des clivages ethniques et religieux. C’est durant ces quinze dernières années qu’il a été noté une 32 Jusqu’à mourir

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manipulation des appartenances religieuses et ethniques à des fins politiciennes. Cela est inacceptable. Les leaders
politiques affichent ostentatoirement leur obédience à tel ou tel « tariixa » ; à telle ou telle ethnie ; à telle ou telle religion ; nous entendons de plus en plus des phrases, même dans les radios et télévisions, du genre « Neddo Ko Bandum » (qui était destiné antérieurement à toute la population sénéga-laise) maintenant dévoué et restreint aux poulars ; il y a même eu un meeting des sérères. Qu’est ce qui va sepasser si les ouolofs font des meetings entre ouolof et votent pour les ouolofs ; les diolas entre les diolas et pour les diolas ? C’est au leadership le plus élevé de donner un
coup d’arrêt clair à ces velléités de manipulation religieuse et de divisions ethniques. Cette cohésion sociale est le socle de la Nation. Elle doit continuer à faire partie de ces agréments non négociables, intangibles et immuables. Elle doit être consciemment protégée, préservée et renforcée!

9. ENTROPIE DE LA FAMILLE

La famille est l’unité de base de notre société ; ce qu’on y fait va donc avoir un impact certain sur la société en devenir.
Pour construire une famille, il faut des êtres humains en relation. Nous allons donc nous intéresser à notre propre formatage avec lequel nous entrons en relation dans le couple. Si nous continuons comme cela, nous n’allons pas réaliser notre rêve de famille harmonieuse et de société durable. Nos relations de couple sont rythmées par le sexe,
la jalousie, la violence verbale et physique, l’hypocrisie, les extorsions sociales de fonds et le tribunal. La domination de

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l’un ou la soumission de l’autre. Sans nous en rendre compte, l’amour et la compassion semblent absents. On ne se fait
attention qu’en cas de maladie incurable ou de décès de parents proches. Et même dans ces cas, l’attention est triste
et surtout motivée par le qu’en dira t’on. Nos relations de couple sont primitives, superficielles et freudiennes (l’être humain est pulsion sexuelle et agressivité ; nous nous domi-nons et nous asservissons ; nous cherchons le sexe et nous nous entre-tuons). L’homme est un monstre égoïste et agressif; la femme est une monstruosité lâche, possessive et
violente. Très peu d’élévation spirituelle. Il est un constat notoire que les Sénégalais n’écrivent pas. Les relations de couples au Sénégal tuent l’inspiration. Il n’est pas possible d’écrire sans inspiration. Le mariage est perçu comme une finalité. L’homme et la femme partagent la même maison, le même lit mais ont des vies différentes. Ils évoluent différemment, murissent différemment, pensent différemment, fréquentent des gens différents. Tout dans leur mode de vie au quotidien durable les sépare mais chacun possède l’autre. Et c’est là le problème. Nous nous possédons. Ma Femme ; Mon mari. Un objet quoi. On en jouit et on peut le détruire. Sans nous en rendre compte, nous avons des construits préfabriqués de ce que doit être un mari, une femme. Dans ce construit, je suis victime de mon mari et de ma femme. Ontologi-quement parlant, personne ne fait rien à personne. Personne n’est victime de personne. Nous avons nos propres interpré- tations des situations, lesquelles interprétations suscitent des émotions négatives ou positives. Nos interprétations con-

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duisent à des attitudes et des comportements dont certains deviennent dramatiques et tragiques. Tout cela se passe dans notre intérieur individuel. Dans le couple au Sénégal, on n’apprend pas ensemble, on ne s’écoute pas et on se parle mal. On ne communique pas. On devine, on se juge et on s’accuse. Nos relations de couple finissent dans l’enfer et
l’indifférence. On fait semblant « ba xëy dee » ! Et puis on essaie de jouir comme on peut, on accumule des enfants, on
accumule d’autres hommes, on accumule d’autres femmes; on accumule même les regrets. Puis on dépense dans le matériel. D’ailleurs la tendance entropique des couples se confirme par le taux important de divorce au Sénégal. Des divorces, même après deux mois de mariage. Et pourtant, nous sommes unis dans le mariage pour être bien et construire une famille harmonieuse pour une société durable. Dans le nouveau paradigme de construction du futur, nous devons, homme et femme, apprendre à vivre ensemble dans l’intelligence émotionnelle et sans possession. Nous devrons réinventer les relations de couple dans le mariage. La famille élargie qui jadis, était un gage de solidarité et de cohésion, est aussi menacée par les mutations multiples notamment éco-nomiques et l’urbanisation.

10. LE TRAVAIL

Travailler, encore travailler, beaucoup travailler, toujours travailler – disait le Président Wade. Est-ce que les Sénégalais se rendent compte de la manière dont ils travaillent ? Une question toute simple serait pour- quoi nous travaillons ? Pour survivre ? Pour gagner un

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travail comme un sacerdoce, une activité de grandeur et de noblesse, une activité contributive à la construction de
l’avenir pour nos enfants et pour les générations futures.

11. LE PIEGE DE L’INACTION

Il faut de l’action pour que les projets se réalisent. Nous sommes une société de parole, de rhétorique. L’action est absente dans notre manière de parler. Pour que l’action se produise à partir de la parole, il faut avoir des engagements pour un résultat dans un délai. Lorsque le délai arrive et que l’action ne se produit pas, alors c’est toujours possible de régénérer l’engagement à l’action. Au Sénégal, nos engagements sont le plus souvent récréa-tionnels. L’inaction fait le lit de l’inefficacité, de l’absence de résultats et de progrès tant social, qu’économique et culturel. Nous avons tous, à des degrés divers, des respon- sabilités dans l’état de sous développement où se trouve notre pays. Les hauts fonctionnaires, dans l’entourage des Ministres, ne respectent pas leur parole. Les gens se plaisent à donner des rendez vous qu’ils n’honorent pas, des pro- messes qu’ils ne respectent pas. On entend souvent les gens dire : « je le ferai, je
viendrai Inchaa Allah ; sans problèmes ; on est ensemble ; je t’appelle dans 5 minutes ». Nous ne nous rendons pas
compte que c’est à travers ce que nous nous disons que l’action se produit. S’il n’y a pas d’action, il n’y aura pas de
résultats. Si vous me dites que vous allez m’appeler dans 5 minutes et que vous ne le faites pas, alors la raison de
l’appel ne sera jamais réalisée. Si vous dites que vous allez

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venir à 17h et que vous venez à 19 h, alors nous avons perdu 2 heures de temps de notre vie…Ce que nous n’avons pas fait il y un (1) jour ou une (1) semaine, nous ne pourrons plus le faire. Il n’est pas possible de rattraper le temps perdu ; c’est un mythe. Sans s’en rendre compte, les Sénégalais s’adonnent à des activités futiles qui n’ont rien à voir avec leur travail et les objectifs de développement de leurs services/institution d’ancrage. Dans tous les ministères, les travailleurs gagne- raient à se poser la question de savoir pourquoi ils sont là ? Et comment ce qu’ils font au quotidien contribue à l’atteinte des objectifs de progrès du Sénégal ? Ils sont dans un piège parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’en faisant cela, ils desservent et leur Ministre et le Président de la République. J’en ai tellement entendu, après avoir faussé un rendez vous, qui expliquent les raisons. Ils doivent savoir que quelques soient les bonnes raisons qu’ils don-
nent, un rendez vous faussé, une promesse non tenue, constituent une perte de temps pour l’accès aux services de
base, pour le Sénégal et nos propres enfants. Le piège de l’inaction conduisant à l’inefficacité, à la résignation, à la
frustration et à la paralysie institutionnelle.

Par exemple : les agents de l’administration tous ni- veaux confondus, particulièrement les cadres, ne respectent pas leur parole ; ils ne se rendent pas compte qu’ils sont comme cela dans leur manière de parler. Chacun dit qu’il va faire et pourtant rien ne se fait ; nous sommes pris par le piège du report ; nous reportons les rendez-vous, nous

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reportons la finalisation des rapports, nous reportons les missions au dernier moment ; nous reportons et pensons
que nous allons rattraper le temps. Mais non, une activité reportée est juste perdue ; lorsque le temps est passé, il est
passé. Tant que nous ne nous arrêtons pas pour trouver des réponses précises à ces questions simples, nous risquons de rester dans la routine et de perpétuer le présent. Margaret Mead disait : «la définition de l’aberration est de faire la même chose tout le temps et espérer des résultats différents ». Il n’est pas rare de demander un service dont le traitement et la livraison devraient juste prendre 48 heures mais finissent par prendre des semaines voire des mois. J’ai des exemples qui ont pris 4 mois et d’autres 6 mois. Sans nous en rendre compte, nous pas- sons notre temps de travail à des futiles occupations. J’ai moi-même écris une centaine de lettres aux Ministres et au jour d’aujourd’hui, je n’ai reçu qu’une seule réponse. Ces attitudes et comportements se passent à une échelle massive chez les décideurs. Nous ne faisons pas ce que nous disons que nous allons faire au moment prévu.

12. GREVES PAR CI, GREVES PAR LÀ

Les menaces de grèves et les grèves intempestives sont devenues la panacée chez les travailleurs du service public. A l’origine, grève n’était pas un mot français, c’était le nom d’une place, la place de grèves, en bord de Seine sur la rive droite en face de l’hôtel de ville à Paris. Wikipédia : La place de Grève est à l’origine du mot « grève », qui désigne
un arrêt volontaire du travail. Cette place, qui tire son

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nom du fait qu’elle était bordée d’une plage de sable et de gravier, était l’un des principaux ports d’accostage des
bateaux qui ravitaillaient la ville en bois, en blé et en vin. Un marché s’installa à proximité. Aussi les hommes sans
emploi y trouvaient-ils facilement du travail. L’expression « faire grève » a donc d’abord signifié « se tenir sur la place
de Grève en attendant de l’ouvrage » avant d’évoluer vers le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, à savoir cesser le travail
« en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire » (Littré, 1872). Sans nous en rendre compte, nous sommes
des fois excessifs et ne savons pas raison garder. Les grèves sont la conséquence d’émotions mal gérées dans un contexte d’incapacité à négocier les résultats que l’on veut. Les organisations professionnelles doivent former leurs dirigeants aux techniques de négociation pour défendre leurs intérêts tout en préservant l’harmonie et les équi-libres sociaux et professionnels. C’est une banale panne de relations interpersonnelles en cours de négociation qui amène le braquage des uns contre les autres. Et puis paf, les malades et les élèves trinquent. Comment expliquez-vous qu’un professionnel de la santé, qui a un engagement sacerdotal pour réduire les souffrances humaines, arrête son travail et refuse de poursuivre sa noble ambition de servir et de soulager ? Comment expliquez-vous qu’un enseignant, dont l’engagement est de semer les graines du futur de la nation, arrête son travail et refuse de poursuivre son idéal ? Pour gagner cinquante mille ou cent mille francs Cfa de plus ? La balance entre ses gains et les dégâts de son action est complètement déséquilibrée. Il y a certainement ici quelque chose de non réfléchie. Une dysharmonie et de

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l’inauthenticité. Ou alors c’est la routine, une sorte de paresse intellectuelle pour envisager d’autres possibilités.
Par une épreuve de force, l’entreprise perd sa production, le travailleur cesse son travail et n’est pas rémunéré. Dans tous les cas, les deux antagonistes perdent. A la place d’une relation «gagnant/gagnant », c’est une relation « je perds/tu perds » ; les malades perdent et les enfants perdent aussi. C’est devenu tellement banal et routinier que tous les secteurs de la vie publique sont concernés. Les citoyens sont lésés et le progrès du Sénégal est retardé.

13. LA POLITIQUE

C’est quoi la politique ? Pourquoi nous faisons de la politique ? L’histoire politique du Sénégal est marquée par de grands hommes et de grandes idées. Le Président Senghor a construit la Nation Sénégalaise avec des équi- libres ethniques, un dialogue et une interconnexion des religions jusque dans les familles, une armée nation res- pectée et adulée. Le Président Diouf a consolidé l’Etat de droit, construit une administration forte et mis en œuvre les principes démocratiques jusqu’à notre première alternance en 2001. Le Président Wade a créé le déclic de possibilité ; à partir du Président Wade, tout est possible pour le Sénégal : autoroute à péage, le monument de la renaissance. Nous avons eu un Senghor inspirateur, grammairien, intellectuel, organisé et méthodique ; un Diouf terne, procédurier et bon élève des institutions de Bretton Wood ; un Wade visionnaire et audacieux, inspira- teur et mentor informel. Le Sénégal politique d’aujourd’hui

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est un héritage de ces trois dirigeants ; cet héritage est aussi composé de socles fondamentaux à travers le commun vou- loir de vivre ensemble et un sentiment fort d’appartenance, le cousinage à plaisanterie, la fierté que nous avons une langue commune parlée partout dans plus de 98% du territoire, l’intégration familiale entre les chrétiens et les musulmans, des valeurs partagées comme la Téranga Sénégalaise ; ces socles sont cependant en train d’être malmenés.Les politiciens actuels visibles, dans leur grande ma- jorité, sont des héritiers de ces trois dirigeants. Ce sont des élèves informels car ils imitent leurs mentors mais ne sont pas allés se faire former en leadership politique. Beaucoup de dérives, de mal façons d’être, de parler et d’agir sont liés au manque de formation des politiciens. Puisqu’ils ne se sont pas formés, ne lisent pas et sont pressés, ils y vont au gré de leurs émotions piégés dans leur para-
digme de subsistance.

Ils sont dans des combines et cal- culs politiciens fortement influencés par leurs émotions,leurs besoins matériels et d’opulence de pacotille ; des besoins de survivance, de luxe et de pouvoir simplement.

Lorsque je suis devenu homme politique et Maire d’une Commune, je ne m’imaginais pas le nombre impor-
tant de surprises qui m’attendaient. J’ai assisté à quelques réunions de préparation d’évènements de mobilisation politique. On discutait de la mobilisation des populations pour l’accueil d’une auto- rité centrale. Il fallait faire un budget collectif. Les ru- briques du budget se déclinaient en transport, restauration, t-shirts, animation, sécurité et imprévus. La rubrique « im- prévus » est toujours âprement discutée, la règle est qu’il y aura des imprévus – du cash dans la poche de l’organisateur principal. Le total du budget de la dernière réunion, pour une journée de mobilisation, est l’équivalent du fond de dotation de ma commune ; il est le double du fonds de dotation de certaines autres communes voisines de la mienne. Le Budget sera soumis pour approbation et décaissement rapide en mode supersonique. La première fois nous avions eu 27 millions pour une journée de mobi- lisation ; une autre fois nous cherchions 54 millions. Je mentionne cela parce que j’ai l’impression que mes col- lègues, Maires, Ministres, Directeurs Nationaux et autres responsables politiques, ne se rendent pas compte du gâchis. Combien de personnes aurions nous pu aider à avoir des toilettes décentes, de l’eau, de l’électricité, des semences, de l’engrais ; avec ces montants, nous pourrions enrôler 4.500 familles de 6 personnes, soient 27 000 per- sonnes dans la mutuelle de santé pour un an. Cette ten- dance à dépenser sans compter durant les événements de mobilisation politique est commune aussi bien au personnel politique du pouvoir que de l’opposition. Et cela s’est tou- jours passé comme cela depuis Senghor, Diouf et Wade, ostentatoire même avec ce dernier. Le défi est pour nous tous, moi, y compris. La question est de savoir si nous sommes prêts à faire les investissements durables et struc- turants qui assureraient une mobilisation permanente des populations à nos côtés ? à la place de faire des « mbanas »34et du folklore ? Sommes-nous prêts à laisser l’argent public aller dans les investissements pour les personnes qui en ont le plus besoin ? Sommes-nous prêts à ne plus détourner l’argent public pour les mettre dans nos poches, pour nos affaires privées, notre standing de vie ou pour une certaine clientèle politique ? Nous osons espérer que les partis politiques et les autorités bailleurs de fonds de ce gâchis vont nous aider à sortir de ce gouffre de mauvaise gouvernance financière et de futiles dépenses.

J’ai participé à une autre réunion de bilan du réfé- rendum. Mais en fait c’était un simulacre de bilan, juste un prétexte pour lancer une campagne de dénigrement, d’ailleurs non fondée, de certains leaders en espérant les mettre en mal avec les populations afin de se positionner en vue des futures élections législatives. Il y a énormément de tendances dans les partis politiques et coalitions de partis toute obédience confondue et dans toutes les régions du Sénégal. C’est essentiellement des querelles de position- nement, de partage de postes ou de « toppal ma toog ci nii walla ci naa»35. Durant ce genre d’événements, les partici- pants triés en fonction de leur appartenance n’écoutent que les orateurs qui abondent dans le sens du complot des organisateurs. Sinon, les injures sont proférées, les cailloux volent et les chaises deviennent des armes de combat. Tout le monde crie, personne n’écoute personne.
Il y a toujours des poltrons qui prennent la poudre 35 Pousses toi que je m’y mette

d’escampette ; en les cherchant, on ne voit que la poussière. C’est comme si nous étions dans un zoo. Lorsque les êtres humains sont incapables de dominer leurs émotions néga- tives, ils deviennent alors violents et bruyants. S’ils sont des responsables politiques, alors ils sont simplement indignes des responsabilités et fonctions qu’ils occupent. Il est à se demander si la nouvelle génération qui aspire à diriger ce pays est capable de préserver l’héritage des anciens, de consolider les acquis et ensuite de créer un consensus fort, générationnel pour le futur ? Pour avoir ce consensus, il faudra que les élites politiques prennent de la hauteur et recentrent l’art de la politique. Le para- digme de la politique doit changer au Sénégal ; il doit être noble ; il doit être sorti et écarté des combines, de la ruse, du profit immédiat, de l’absence d’idéal et d’éthique. Les valeurs de « Jom, de Jomb et de gueudd36 » sont en de- mande. Les alternances politiques ont mis sur la touche beaucoup d’hommes et de femmes politiques. Certains d’entre eux ont malheureusement été en prison pour avoir détourné les deniers publics ou simplement mal géré. D’autres parmi eux ont eu des positions politiques très tranchées en faveur de l’ancien président ou du gou- vernement déchu. Ce qui leur reste, c’est juste leur nom de grands responsables. Ils ne peuvent plus faire rêver les populations, ni les faire voter dans un sens ou un autre. Ils (elles) cherchent à se faire une nouvelle jeunesse ou image politique. Dans les pays dits avancés, lorsqu’on perd le pouvoir, on va dans l’opposition, fier de son ancrage.

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