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Papa Ibra Tall et les Manufactures de Thiès (Par Moustapha KA)

Les Manufactures sénégalaises des arts décoratifs de Thiès célèbrent leur cinquantenaire. Cette fête doit être une occasion pour  rappeler et magnifier l’œuvre d’un pionnier et grand maitre : Papa Ibra Tall. Il fut le premier directeur général de cet établissement qui figure parmi les espaces les plus emblématiques de la Cité du rail. Dans les années 60 et 70, têtes couronnées et chefs d’Etat ont été ravis de visiter les Manufactures avec comme éminent guide, Léopold Sédar Senghor, le poète-président. Celui-ci en avait eu l’initiative ; il en confia la réalisation à Papa Ibra Tall, un artiste complet, à la fois peintre éducateur, critique d’art et administrateur. Cet homme  au talent immense a forgé, avec Iba Ndiaye, Bocar Diongue, Ibou Diouf, entre autres, la renommée de l’Ecole de Dakar. Les tapisseries des Msad ont été exposées dans plusieurs pays ; certaines ornent  des halls, notamment à  l’Onu et à l’Unesco. Ainsi, elles ont contribué au rayonnement du Sénégal, l’ont fait connaître et aimer davantage.

L’on se rappelle la remarque d’un sénateur américain dans une commission devant voter des crédits : « Je ne connais pas le Sénégal sinon par quelques unes de ses tapisseries récemment exposées à Washington. Elles m’ont procuré un véritable enchantement. Ce pays qui fait tant pour les arts mérite notre soutien ». Son plaidoyer emporta l’adhésion de ses pairs.

Ah ! quelles étaient belles ces saisons des airs avec leurs riches moissons d’œuvres honorées par les hautes cimaises du monde !
Sous la supervision du président Senghor, Papa Ibra Tall prenait une part active aux travaux du comité chargé de sélectionner et d’acheter, chaque année, les œuvres pour le compte du patrimoine privé artistique de l’Etat. En plus, il veillait à l’application de la loi du 1 % relative à l’embellissement des édifices du secteur public ou parapublic. Elle fait la part belle à la décoration en lui affectant 1 % du budget de la construction. Si cette loi n’était  devenue  lettre morte, elle  serait  une  niche d’emplois  et une manne financière pour nos artistes. Imaginons, par exemple, ce qu’auraient pu leur rapporter les nouvelles infrastructures comme l’Aibd, le Cicad, la Maison de la presse, le nouveau siège de la Sonatel, les nouveaux hôtels de ville, l’Université Assane Seck, etc. !

Papa Ibra Tall était un créateur et un intellectuel qui, à côté du président Senghor, s’employait  à promouvoir une esthétique négro-africaine nouvelle et enracinée. C’est le sens de la communication qu’il présenta sur ce thème  au colloque sur la Négritude, organisé,  en 1976, par des hommes de culture, en guise de cadeau d’anniversaire au président Senghor. Celui qui se disait, à 70 ans, parvenu à « l’octobre de son âge », invita alors la jeune génération à renouveler l’art africain sans l’éloigner de ses sources.

L’artiste est mort, mais il demeure présent dans notre vie par ses fresques murales et ses nombreuses tapisseries  et peintures. Comme tout  créateur, il survit à travers ses créations. André Malraux écrit : «  L’art est anti-destin » .

Pour sa part, l’Etat pourrait perpétuer sa mémoire par une initiative inédite. Le nom d’une rue ou d’un établissement d’éducation artistique pourrait lui être dédié. Un acte fort et un message aux créateurs des œuvres de beauté.

Par Moustapha KA
Ancien ministre de la Culture

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