Paulin Hountondji

Paulin J. Hountondji, professeur agrégé de philosophie : « Il faut une appropriation critique de l’héritage ancestral »

Pour le professeur de philosophie émérite des Universités et président du Conseil national de l’éducation, Paulin J. Hountondji, qui a récemment participé au Colloque international sur les religions et les défis du temps moderne tenu à Dakar, le fanatisme n’épargne aucune religion. Auteur de : « Philosophie africaine : critique de l’ethnophilosophie », publié aux Editions Maspero à Paris, fin 1976, Paulin J. Hountondji, revient ici, entre autres, sur l’humain, son rapport avec Dieu, avec la religion, sur ce qu’il retient de ce colloque. Aussi se prononce-t-il sur l’existence « d’une philosophie africaine » qu’il conteste d’ailleurs en tant que système de pensée clos auquel auraient adhéré ou devraient adhérer tous les Africains.

Comment avez-vous évalué  le Colloque international sur : « l’Afrique et l’héritage d’Alioune Diop » ?
J’ai eu plaisir à participer à ce colloque, moi qui ne suis pas catholique, mais protestant. Et j’ai eu plaisir à suivre les interventions de plusieurs musulmans, hommes et femmes qui réfléchissent de manière responsable.

Au cours de votre conférence inaugurale, vous avez déploré le fait que « parfois, en son nom [Dieu], on justifie (ou on tente de justifier) l’injustifiable ». Faites-vous référence à la montée en puissance du djihadisme ?
Oui, mais pas seulement. On se souvient des croisades du Moyen-âge, où l’agresseur était le monde chrétien fanatisé. Le fanatisme, hélas, n’épargne aucune religion.

En quoi le dialogue religieux pourrait-il apaiser ou contribuer à annihiler ces conflits ?
Je me suis employé à montrer qu’avant d’être chrétiens ou musulmans, avant même d’être animistes, nous sommes des humains, et qu’au-delà du dialogue des religions, l’important est que nous retrouvions, les uns et les autres, le sens de l’humain : les règles, les prescriptions immédiatement dictées par la conscience. Dieu ne saurait servir d’excuse à nos multiples méfaits ni, à plus forte raison, à nos crimes. En ce sens, un athée vertueux vaut infiniment mieux qu’un dévot immoral. J’ai dit qu’à la limite, nous devrions « économiser Dieu », c’est-à-dire parler de Dieu le moins possible, au lieu d’en faire un prétexte pour justifier nos actes les plus abjects.

Globalement que devrions-nous retenir de vos trois jours de débats ?
Ce n’est pas tout. J’ai dit aussi qu’il était urgent, de nos jours, de  « moraliser Dieu », c’est-à-dire de moraliser l’usage que nous faisons de Dieu, notre usage du mot « Dieu » dans les nombreux discours où nous  l’invoquons si souvent comme prétexte pour justifier des positions et des actes injustifiables. De ces trois jours de débats, je retiens, au fond, que personne n’a soutenu la position contraire. Personne n’a prétendu que Dieu, ou que la religion bien comprise, nous commandait de tuer ou de massacrer. Tous ont admis, au contraire, que si la Bible, ou le Coran, sont des livres sacrés parce qu’inspirés, cette croyance, d’un côté comme de l’autre, ne saurait interdire l’interprétation, et celle-ci engage, forcément, la responsabilité humaine.

Dans vos travaux autour de la philosophie et la pensée en Afrique, il transparait que vous revendiquez une idée de dépassement pour une véritable philosophie africaine. Celle-ci devrait, selon vous, « assimiler et aller au-delà de la philosophie occidentale ». Qu’entendez-vous par là ?
Ce que je refuse, au fond, c’est l’enfermement. Je défends le droit à l’universel, le droit à une pensée responsable, largement informée de ce qui se passe ailleurs, des problèmes et des thèmes qui font l’actualité en Occident et dans toutes les cultures non africaines. Mais je défends en même temps non seulement le droit, mais le devoir d’une appropriation critique de l’héritage ancestral. Les systèmes de connaissances transmis par nos sociétés dans les domaines les plus divers, la médecine traditionnelle, la pharmacopée traditionnelle, de même que les traditions de pensée qui y sont liées, nous devons les redécouvrir, les apprécier librement à la lumière de nos exigences d’aujourd’hui, et nous les réapproprier.

Cela sous-entend aussi qu’il y aurait une philosophie africaine qui ne serait pas « véritable » ?
Une philosophie africaine conçue comme un système de pensée clos auquel auraient adhéré ou devraient adhérer tous les Africains d’hier, d’aujourd’hui et de demain, un système de croyances sans histoire, qui n’aurait jamais évolué et ne devrait jamais évoluer dans le temps, c’est une invention des ethnologues. Je me suis employé à montrer que, même si l’on appelle philosophie africaine les traditions de pensée de l’Afrique précoloniale, il faudrait les replacer dans l’histoire et les saisir dans leur mouvement propre. Et que la philosophie africaine, correctement entendue, ne se limite pas à ces traditions de pensée, mais comprend aussi les productions intellectuelles de l’Afrique d’aujourd’hui.

Pouvez-vous dire que ce séjour sénégalais s’est mieux passé que celui au cours duquel vous deviez rendre hommage à Senghor, en 2013, et que les étudiants de l’Ucad avaient saboté avant même votre discours sur le thème : « De la négritude à la Renaissance africaine »?
Vous savez, les étudiants de l’Ucad ne sont pas très différents de ceux des universités nationales du Bénin. C’est toujours un peu le même scénario : un petit groupe de militants très déterminés et un tantinet politisés, parfois dans le bon sens, parfois dans le mauvais sens, qui entraîne les autres et impose sa loi à une masse d’étudiants plutôt passifs. Il arrive qu’ils défendent une cause juste. On peut alors s’en réjouir. Mais dans le cas d’espèce, quand je me suis renseigné, les choses ne s’étaient pas passées exactement comme ils le disaient.  Hélas, ça arrive souvent. De plus, je me suis dit que les étudiants qui accusaient injustement Bachir [Ndlr: Souleymane Bachir Diagne], ne savent pas quelle chance ils ont. J’aurais tellement aimé que Bachir vienne passer au Bénin la moitié, voire le dixième du temps qu’il passe au Sénégal ! Il pourrait ainsi contribuer davantage à la formation de nos étudiants et à l’animation de notre communauté de chercheurs.

Vous avez commis plusieurs ouvrages sur l’économie, l’autosuffisance et la société béninoise. Plus d’une dizaine d’années après, avez-vous le sentiment d’avoir eu tort ou raison, particulièrement à l’heure où surgit le mot « Émergence » ? Comment une rencontre autour d’Alioune Diop peut-elle faire œuvre de prospective pour le Bénin et nos pays africains ?
Oui, j’ai dirigé, voici quelques années, sous l’impulsion de Samir Amin, un ouvrage collectif sur « Economie et société au Bénin », publié chez Karthala, il y a 16 ans. J’ai beaucoup d’admiration pour Samir Amin. Sa critique de l’extraversion économique a largement inspiré ma propre critique de l’extraversion du discours ethno-philosophique et de l’extraversion culturelle en général. N’étant pas moi-même économiste, j’ai eu un immense plaisir à écouter, en élève attentif, les économistes que j’avais cooptés avec Samir Amin dans ce groupe de travail. Le résultat, c’est ce livre. Quel rapport avec l’émergence dont on parle tant aujourd’hui, au Bénin comme au Sénégal ? Ma première réaction est qu’il ne suffit pas, en cette matière, de dire où l’on veut aller ou ce qu’on veut devenir, mais qu’il faut aussi et surtout indiquer le chemin, définir la méthode. Peut-on aller à l’émergence en faisant l’économie de la déconnexion ? La question reste posée.

Le Soleil

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