Accueil / CULTURE / « Notre Pays, le Sénégal Paradigmes et Paradoxes » Partie 6 (Par Petit Gueye) Entreprises publiques et agences, renforcement de capacités, recherche et transfert de technologie, exécution des marchés publics, hyperconsommation et hypermatérialité

« Notre Pays, le Sénégal Paradigmes et Paradoxes » Partie 6 (Par Petit Gueye) Entreprises publiques et agences, renforcement de capacités, recherche et transfert de technologie, exécution des marchés publics, hyperconsommation et hypermatérialité

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En l’absence des travaux publics, il n’y a plus de maintenance, aucune capacité d’assainissement ou même de creuser rapidement un canal ou un puits moderne. Même les lampes des rues ne peuvent pas être changées faute de grue nacelle.Les communes et les populations sont laissées à la merci des fournisseurs d’engins de BTP dont les prix de location sont exorbitants. Les gens des villes comme Dakar sont dans une course effrénée vers l’opulence. Les gens des communes décentralisées constatent avec amertume le délabrement de leur environnement et du cadre de vie. Les services de bases sont inexistants et l’habitat social est précaire. Pour nous autres qui passons deux ou trois semaines dans nos communes rurales, nous sommes frappés par le luxe à l’entrée de Dakar ; la belle autoroute à péage, les grands immeubles, les voitures rutilantes qui tranchent d’avec nos « Mbaam-charrettes »74 et nos taudis. L’inéquité est bouleversante. Entrez dans Dakar et visitez la maison d’un leader politique ou membre du gouvernement ; dans un périmètre de 50 m2, vous trouverez facilement l’équivalent en matériel d’un budget annuel d’une commune. Un fonds de dotation de 45 millions pour 17.000 habitants (soit 2400 francs par personne pour toute l’année) ; 2.400 francs cfa pour financer l’éducation, la santé, la jeunesse, le sport, les domaines et l’assainissement, l’urbanisation, la protection de l’environnement, la coopération décentralisée, l’eau, l’électricité, l’entreprenariat de jeunes et des femmes… Un fonds d’investissement encore 74 Ânes appelé « fonds de concours » de 9 millions (soit 500 francs par personne pour toute l’année) pour aménager et/ou construire des marchés, cimetières, postes de santé, terrains de jeux et écoles.

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Il y a clairement ici un besoin de réorientation des investissements publics et surtout d’un plan Marshal pour les communes à l’intérieur du Sénégal.Nous sommes en phase avec la vision du Président de la République de transférer massivement les ressources aux territoires ; Notre proposition consiste en un financement massif des communes de l’intérieur du pays, Une Commune, Un Milliard ; Un milliard investi directement dans les potentialités économiques d’une commune comme Sokone verra l’émergence de centaine d’initiatives d’auto emplois, une amélioration nette du pouvoir d’achat des ménages et bien sûr une amélioration notable du cadre de vie. Si cela est fait dans toutes les 557 communes du Sénégal, plus aucun jeune ne se déplacera pour prendre le pirogues au péril de sa vie. Ici aussi il y a un paradigme à déconstruire. Les partenaires au développement ou bailleurs de fonds ne financent pas le développement de nos pays. Ils financent le gap du développement. Financer ldéveloppement et financer le gap sont deux approches différentes. C’est l’Etat qui est le premier bailleur de fonds du développement d’un pays et de ses collectivités locales. Après l’Etat viennent les citoyens. C’est seulement après l’Etat et les citoyens que la contribution des partenaires peut être appréciable. La solution pourrait venir de la loi de finances votée par l’Assemblée Nationale. La place du transfert aux communes dans la loi de finance est inadéquate pour un pays qui doit impulser son développement à partir des terroirs. Il faudrait sortir la dotation aux communes du Ministère de la Gouvernance locale.

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La dotation aux communes doit être considérée comme une mission dans la loi de finances au même titre que la dotation aux Ministères. Sinon, que des miettes viendront et que de petites choses seront réalisées. Il faudrait mettre en place des régies de travaux publics au niveau départemental pour permettre aux communes d’y avoir accès à moindre coût pour leurs travaux d’aménagement, de maintenance de la voirie intérieure et d’assainissement.

  1. LES ENTREPRISES PUBLIQUES ET LES AGENCES

Depuis Senghor, toutes les entreprises publiques ont été pillées systématiquement par leurs dirigeants. Il faut absolument se demander pourquoi ? Qu’est ce qui a fait que certains d’entre nous, cadres bien formés et dont nous étions tous fiers, ont mal géré et hypothéqué les emplois et l’avenir économique de notre pays. Dans tous les domaines et dans tous les secteurs. On raconte toujours l’histoire de tel ou tel DG, les missions tous frais payés avec copains et femmes ; On peut citer parmi les entreprises les plus célèbres l’ONCAD, la SOMIVAC, la SODENAS, la BNDS, AIR SENEGAL, SOTRAC, Chemin de Fer, SONACOS, … Nous avons toujours été très laxistes avec nos entreprises. Nous tous, personnel politique, administration publique et société civile continuons de déplorer cet état de fait. Eh  bien, sans nous en rendre compte, nous avons recommencé de plus belle.

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Dans nos discussions de salon, nous faisons des étalages de connaissances, dans les séminaires nous pompons l’air avec des concepts de managers aguerris ; dans les couloirs des Ministères, nous dandinons bien cravatés et rasés avec des « bouts thiape à la JO BALLARD »75. Au finish, zéro delivery. Nos agences d’exécution de la vision du PR sont pléthoriques et inefficaces. J’ai même vu des DG d’agence qui vont en mission avec leurs griots. Ces agences consomment trop d’argent et ne produisent rien à part quelques exceptions. Certaines agences sont dupliquées et ne peuvent donner aucun résultat produit en un an.

Notre projet de 105 millions a été soumis à la BNDE depuis le mois de février 2016 et depuis, le responsable régional tergiverse. Et figurez vous, le business plan du projet a été écrit avec l’aide des « grands » experts en business plan du FONGIP. Soit ces deux agences ne se font pas confiance, soit elles se font une guerre larvée ou alors il y a une d’entre elles qui n’a pas sa raison d’être. Je peux citer autant d’exemples avec l’ANPEJ. Même chose avec les Ministères de la jeunesse, du PSE/BOSSE. Certaines directions de certains Ministères doivent être restructurées, certaines agences simplement supprimées. Je pense à la Direction des financements verts du Ministère de l’environnement. Séminaires, séminaires « rekk, bla bla, lay rekk »76… Toutes ces dérives, c’est nous-mêmes.

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75 Chaussures à bouts pointus 76 Justifer l’absence de résultats seulement  Certains Ministères sont des gouffres d’argent ; certaines agences, des « lekkukaay ». Quel est le Sénégal que nous allons laisser à nos enfants si nous continuons comme cela ?

  1. RENFORCEMENT DE CAPACITES

Le piège du paradigme, maintenant dépassé, du développement et de l’appui au développement : « Si on apporte de l’argent et l’appui technique, les pays en voie de développement seront développés ». Non seulement cette assertion ne s’est pas vérifiée pendant plus de 50 ans, mais elle est même devenue un prétexte de gâchis et de mal utilisation de l’argent de tout le monde ; des partenaires et de l’Etat. Le renforcement de capacité est devenu un fourre tout. Dans les zones les plus reculées où les populations ont le savoir-faire local, on renforce leur capacité (formation en n’importe quoi) et sans les soutenir en argent.Les populations ne voient pas la couleur de l’argent, du cash. J’ai vu des femmes qui ont reçu plus de 40 certificats/attestations de formation. Elles et leurs groupements n’ont jamais reçu un seul financement pour démarrer ou renforcer leurs activités. Séminaire, sur séminaire, réunion sur réunion, convention de partenariat sur convention de partenariat. Pour respecter le paradigme initial, il fallait que chaque participant à un atelier quelconque, reçoive à la fin, en plus de l’attestation, un chèque de deux millions cinq cent mille (2 500 000 francs cfa) au moins pour démarrer ou renforcer son activité. Mais RIEN avec un Grand « R ».

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Les contenus de ces séminaires sont souvent inadaptés pour les participants bénéficiaires. Les participants sont mal ciblés ; ceux qui doivent y participer envoient leurs seconds ; en fait nous sommes lassés par toutes ces formations et réunions qui ne nous apportent aucun CASH ni investissement structurant dans nos communes et nos villages. Dans les Ministères, les contenus des ateliers sont déterminés et/ou planifiés en fonction du consultant-ami du Ministre ou du directeur de la formation. C’est pourquoi les contenus sont souvent bidons et inadaptés. Il faut que nous nous réveillions tous ! Les populations et leurs terroirs ont besoin de cash et d’investissements massifs là où elles sont. Nous devons travailler à généraliser l’accès à l’eau, l’éclairage, l’assainissement ; nous devons faire des investissements susceptibles de générer des activités d’auto-emploi et des recettes. Les institutions du secteur public, parapublic et leurs experts sont encore frileux et veulent continuer à garder le contrôle des ressources afin de choisir eux- mêmes leurs fournisseurs. Même les ONG et les bureaux des agences de coopération sont pris dans le même piège. Cela n’est pas efficace ; non seulement l’argent n’arrive pas mais les travaux sont mal exécutés. Presque tous les chantiers conduits par les Ministères et les agences, dans nos communes, s’éternisent ou sont mal finis. Les délais ne sont pas respectés, les quantités de matériaux ne sont pas respectées ; la qualité n’est pas respectée. Le cahier de charge n’est même pas partagé avec les autorités municipales. Il faut arrêter cette infantilisation et ce manque de respect des Maires et des communes. Les communes du Sénégal, dans leur majorité, sont capables de conduire elles mêmes l’attribution des marchés et le suivi des travaux.

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Il faut changer de paradigme et d’ordre de grandeur. Laissez le Milliard descendre !!!! Une Commune, Un Milliard géré et exécuté par la commune. Les experts des agences et des Ministères sont prompts à trouver des raisons qui rendent l’investissement massif dans les communes impossibles. Il faut simplement arrêter cela et changer de paradigme. C’est possible, faisons-le. Commençons-le. Si nous voulons faire des percées notables dans l’émergence, il faudra renforcer les capacités là où c’est nécessaire et investir le cash localement. Du VRAI CASH.

  1. LA RECHERCHE ET LE TRANSFERT DE TECHNOLOGIE

Nous sommes quand même à la traîne concernant la recherche et l’innovation technologique. Pourtant, dans tous les Gouvernements du Sénégal, nous avons eu des Ministères de la recherche. Qu’avons-nous cherché et trouvé depuis 56 ans ? Nous devrons faire un effort d’investissement et d’encouragement à la recherche. Par exemple à Sokone, nous avons 11 types d’huiles essentielles produites à petites échelle et de manière artisanale. Avec un peu plus de ressources, nous pourrions créer un laboratoire pour identifier toutes les composantes et principes actifs de ces produits, afin de les valoriser et les commercialiser. C’est la même chose pour d’autres produits comme la boue du bras de mer (potoxo), la mangrove, les coquillages d’huîtres etc.

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Il y a beaucoup de plantes que nous utilisons de manière empirique pour faire baisser la fièvre, d’autres pour chasser les moustiques et/ou autres insectes. J’ai suivi deux grands processus internationaux sur le VIH et le Climat. Il était beaucoup question de transfert de technologie en 2001 pour le VIH. Jusqu’à présent, les médicaments antirétroviraux sont produits dans les laboratoires des pays développés. Le fonds vert climat va aussi financer les énergies renouvelables. Quand bien même que nous avons le soleil à gogo, les pays du Nord vont encore produire la technologie et nous vendre les produits finis.Tous les milliards de dollars mobilisés vont servir à acheter les produits pensés et faits dans les pays développés. Nos états et nos scientifiques doivent avoir un peu plus d’orgueil pour les technologies dont nous avons besoin. Il faudra que nous les inventions nous mêmes, les produisions et les commercialisions dans notre espace. Nous devons promouvoir et valoriser nos produits locaux mais il faut leur faire parler un langage scientifique pour être au diapason de l’évolution du monde et de la technologie.

  1. L’EXECUTION DES MARCHES PUBLICS

J’en ai une expérience limitée mais après 26 mois de gestion municipale, j’ai fait un certain nombre de constats sur lesquels nous devrons tous nous pencher pour réorienter la nature des pratiques. J’ai découvert «les fournisseurs» de tous services ; ces fournisseurs ne sont experts en rien et n’ont aucun domaine de spécialités ; ils soumissionnent et gagnent des marchés pour des services aussi divers que l’adduction d’eau, l’extension électrique, la construction de hall de marché, la construction de gare routière, l’approvisionnement en moutons de tabaski, le carburant, le matériel de bureau, le matériel informatique.

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Ils sont aussi capables de convertir les différentes lignes budgétaires en cash immédiat. C’est souvent des gens sympathiques, très suggestifs dans leurs discours mais c’est aussi des hommes de réseaux. Ils ont des « amis » dans toute la chaîne des décideurs, ont la primeur des informations depuis le choix de l’AMO en passant par le contenu des DRP jusqu’au décaissement. Même si le trésor n’est pas liquide pour honorer les engagements, eux, ils se font payer quand même. Dans les zones reculées de Dakar, surtout lorsque les Ministres éteignent leurs portables ou ne respectent pas leurs engagements, ils sont les seuls secours capables de secourir en attendant que les fonds de secours soient libérés. Ils sont aussi très généreux et rétrocèdent une partie du montant des marchés. On aurait pu dire qu’ils ont leur bouteille de saafara et après s’en être enduits, ils laissent délibérément quelques gouttelettes de la potion magique éclabousser « safara bou tiss »77 les voisins – amis dans la chaîne. Cette corporation est apparue,je crois, avec l’avènement du Président Wade et nous avons quelques cas célèbres d’enrichissement illicite comme les produits phytosanitaires des périodes d’inondation. Au niveau local, ce système est tellement pernicieux que les travaux sont mal exécutés ou ne le sont pas du tout, faute d’expertise et de déperdition, le long de la chaine d’amis, des budgets alloués ; car chaque fonctionnaire qui doit 77 Goutelettes de safara éclaboussé signer ou décaisser a droit à sa gouttelette de saafara éclaboussée ; si le saafara ne tiss pas, alors le décaissement s’éternise ; ce qui est intéressant est que ce saafara là, tout le Monde « T » s’en enduit volontiers.

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C’est même devenu une très grande complexité sociale et un casse-tête managérial pour ceux qui veulent respecter l’orthodoxie des marchés publics.

  1. L’ HYPERCONSOMMATION ET L’HYPERMATERIALITE

Mon Dieu que les Sénégalais achètent ; ils/elles achètent et achètent ; en lisant ce texte, réfléchissez un peu : combien de chaussures avez-vous ? Combien de paires de chaussures n’avez-vous pas porté depuis les six derniers mois ? Combien de robes ? Combien de grands boubous ? De foulards ? De cravates ? De costumes ? Combien de maisons avez-vous ? Combien de voitures ? On accumule et on accumule et puis on ne redistribue pas. L’accumulation des richesses et la non-redistribution sont étroitement liées avec notre système végétatif où siègent le sentiment de menace, d’insécurité et de survivance. Nous accumulons des biens parce que nous voulons être sûrs de ne pas en manquer. Nous accumulons des maisons, des voitures, des chaussures, des pantalons,des vestes, des cravates ; nous accumulons de l’argent, des comptes bancaires ; des livres, du papier, des femmes et des enfants… L’accumulation des biens nous donne un « faux» sentiment de sécurité de l’avoir et de la maîtrise des lendemains. Mais tout ceci n’est que mythe.

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