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Pour les Sénégalais, l’exil favorise l’ascension sociale, selon Le Figaro

AÏSSATA est soulagée. « L’argent est arrivé », dit-elle en souriant. Depuis huit jours, elle attendait un signe de son mari, émigré en France. Le téléphone a sonné au petit matin. Mustaph avait envoyé une partie de son salaire. Le montant de la somme, objet de jalousies, reste un secret. La manne disparaîtra vite. À Dalifort, immense quartier populaire du sud de Dakar où s’alignent des maisons de ciment construites à la hâte, les pécules envoyés par les « hommes » sont presque le seul moyen de survivre. « Il n’y a pas de travail ici. Mais Mustaph me permet d’acheter la nourriture, les vêtements et de payer les factures », dit Aïssata.

Comme elle, les enfants, les belles-soeurs, les neveux et les nièces guettent, chaque mois, le jour de fête, ou de déception si le mandat se révèle petit. Plus de vingt personnes survivent des efforts du seul Mustaph, parti il y a onze ans à Nantes. « Il a quitté en avion et avec un visa », s’empresse d’ajouter sa femme, un rien inquiète. Elle avoue ignorer le métier de son mari, qui n’est pas venu depuis trois ans. Aïssata « ne se plaint pas ». Une décennie de labeur a permis à la famille de Mustaph de passer pour des bourgeois auprès du voisinage. La petite maison familiale est devenue, aux regards des autres, une vaste construction.

Vue d’ici, l’émigration est le seul moyen de s’enrichir. Près d’un million de Sénégalais vivent loin de chez eux, en France, en Italie, en Espagne mais aussi en Afrique de l’Ouest. Il y un an, Soufi a envoyé son fils aîné « à l’étranger ». Elle a mendié auprès des siens, emprunté à la banque, hypothéqué sa maison pour régler le passage et un très coûteux visa, près de 3 000 euros, pour la Suisse.

Milan, nouvelle eldorado des Sénégalais

Mamadou a rejoint le large contingent de clandestins à Milan, nouvel eldorado des Sénégalais. Il y vend à la sauvette des sacs contrefaits. « Paris est devenu trop dur. Il y a trop de contrôles », assure Soufi. À 55 ans, le visage usé par le travail, elle n’espère plus qu’en son fils aîné pour élever les petits derniers. Mamadou gagne sa vie « doucement ». Mais déjà il a envoyé de l’argent. « Il a remboursé le passage. Il attend les papiers. Après, ça ira mieux », confie Soufi.

Les petites sommes de Mamadou sont venues grossir le flux des transferts. De 600 à 900 millions d’euros arriveraient ainsi au Sénégal chaque année, selon l’Organisation internationale des migrations. Un chiffre qui fait des émigrés la première richesse du pays, loin devant la pêche ou les phosphates. Les transferts devanceraient même l’aide publique au développement, pour représenter près de 18 % du PIB du Sénégal. « Ce n’est qu’une estimation car cette question est mal connue et beaucoup d’argent passe par des circuits clandestins », souligne Armand Rousselot, le représentant régional de OIM.

À Dakar, le sujet est sensible. « L’émigration et la pression des pays européens pour freiner le nombre de candidats a été le principal sujet de controverse lors de l’élection présidentielle du printemps », rappelle Pape Bemba Fall, professeur à l’université de Dakar et spécialiste des migrations. La signature d’un accord en janvier entre Dakar et Madrid, permettant le renvoi de 7 000 clandestins contre la délivrance de 700 visas, a été vécue par la population comme une trahison. Depuis, le gouvernement marche sur des oeufs.

« Les jeunes continueront de fuir en pirogue »

« L’argent qui vient des émigrés est un puissant régulateur social », souligne l’universitaire. Dans les misérables banlieues dakaroises, ravagées par le chômage, il n’est souvent pas d’autre moyen d’échapper à la misère. « Le gouvernement ne peut pas se permettre de stopper l’émigration d’un coup, sans aide », analyse Pape Bemba Fall, qui voit là la principale raison des échecs des plans successifs visant à endiguer les flux migratoires. « Si cette dimension n’est pas prise en compte, les jeunes continueront de fuir en pirogue vers les Canaries », dit-il.

La manne des émigrés peut aider à une solution. « Aujourd’hui cet argent est utilisé à 80 % pour acheter des biens de consommation. Le reste part dans la maison. Il n’y a pratiquement pas d’investissements productifs qui permettraient de créer des emplois et de fixer les gens chez eux », déplore Armand Rousselot.

Souvent peu éduqués, méfiants, les émigrés rechignent à confier leurs biens à des États qui ne leur ont jamais fourni le moindre soutien. Issa, 19 ans, ne veut même pas en entendre parler. Dans sa bicoque branlante, il ne rêve que d’Espagne, de rejoindre ses deux frères Djiby et Alassane « passés » en pirogues l’an dernier. Lui a échoué de justesse. « La mer était trop mauvaise », se rappelle-t-il. En attendant son tour, il économise sur l’argent de la fratrie. Pour payer les passeurs.

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