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POUVOIR ET OPPOSITION Les conditions d’un dialogue politique ne sont pas réunies

L’appel récent au dialogue par le président Macky Sall pour une consultation avec l’opposition notamment sur le projet de réforme des institutions traduit manifestement le souhait de respect d’une tradition au Sénégal, celle de dialogue permanent entre opposition et pouvoir.

D’Abdou Diouf à Abdoulaye Wade, des passerelles de dialogue avaient été instituées entre le pouvoir et l’opposition pour discuter sur les questions essentielles engageant l’avenir de la Nation. Toutefois, le magistère de Macky a la singularité de s’être engagé, dès ses débuts, dans une situation de confrontation avec son opposition. Un dialogue de sourd a prévalu avec, en toile de fond, l’arrestation d’hommes politiques notamment pour offense au chef de l’État, des batailles judiciaires, des attaques parfois très virulentes par presse interposée de la par des deux camps, etc. Les batailles politiques ont, parfois, pris des allures de règlements de comptes personnels. Au point d’ailleurs que le président Sall a cru devoir se défendre par l’exaspération en arguant que son pouvoir lui vient de Dieu et qu’il ne sert à rien de s’en offusquer en essayant de lui barrer la route. L’allusion était destinée à une opposition dont les chefs de file ne lui font pas de cadeaux sur les questions liées au fonctionnement de l’État, a ses choix. Le président de la République est notamment attaqué sur l’incursion de sa famille et de sa belle-famille dans la gestion du pouvoir. À ce propos, le leader du Fsd-bj Cheikh Bamba Dièye a défendu qu’il fait pire que Wade et que, manifestement, il n’y a pas de rupture relativement à des questions comme la taille du Gouvernement, la réduction du train de vie de l’État, etc.

Idrissa Seck, le leader de Rewmi l’accule dans ses derniers retranchements jusqu’à le comparer au virus Ebola. Le Parti démocratique sénégalais (Pds) s’illustre par des sorties au vitrol de ses principaux leaders contre Macky et son régime. Leurs attaques sont tellement virulentes que Macky actionne souvent le Parquet via le ministère de la Justice, en vertu de l’article 619 du Code pénal qui lui permet de déclencher des poursuites pour offense au chef de l’État. Me Amadou Sall, Samuel Sarr, Toussaint Manga, Massaly, et bien d’autres ont subi des procédures dans ce sens. Le Coordonnateur Oumar Sarr vient juste d’être libéré.

Quant à Me Wade, il a émis des propos que son propre camp a condamnés du fait de sa virulence.

Les slogans « Deukeu bi dafa macky », « la dynastie Faye-Sall », et bien d’autres, rythment la scène politique dans des dialogues sur des plateaux de télévision ou de radios qui rappellent naguère les querelles des robinets de quartiers.
Chaque parti politique a ses débatteurs sérieux mais aussi ses « fous du village », des sortes de mercenaires de la parole particulièrement virulents dans leurs sorties. Dans cette arène, tous les coups sont permis. Par exemple, la dernière trouvaille de riposte contre Idy est de rappeler le protocole de Rebeuss dans la perspective de le présenter comme un Karim-bis aux yeux de l’opinion.
Voilà ce qui a prévalu depuis 2012. Voilà ce qui doit changer. Mais malheureusement, ce ne sera pas le cas. Pour deux raisons fondamentales. La première est que le Pds, par exemple, ne peut pas dialoguer avec son candidat en prison. Le porte-parole Babacar Gaye l’a clairement laissé entendre. Ce qu’il n’a pas dit, c’est que le parti de Me Wade subit des pressions de toutes sortes y compris au niveau de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, sans oublier le refus de ses manifestations, l’arrestation de ses leaders, les interdictions de sortie, la transhumance de ses cadres et qu’il lui est, aujourd’hui, difficile de mener son travail en tant qu’opposant. Et tant qu’au niveau du pouvoir, l’étau n’est pas suffisamment desserré, il est inutile de penser à un dialogue avec le pouvoir. Car, il ne fait aucun doute qu’entre l’Alliance pour la République (Apr) et le Pds, c’est une guerre sans merci qui laisse peu de place à la « diplomatie ». Certains leaders du Pds rappellent haut et fort que Macky Sall aurait dit qu’il a un problème personnel avec leur parti.

Le poids du passé semble, en effet, beaucoup pesé dans les relations entre leaders de partis. Macky n’aurait jamais digéré sa défenestration peu élégante du fauteuil de Président de l’Assemblée nationale est les accusations subséquentes qui en ont résulté en 2009 comme celle de blanchiment d’argent.

Quant aux incompréhensions entre Macky et Idy, elles datent aussi de la période des chantiers de Thiès où l’ancien Maire de Thiès a dû subir toutes sortes de manœuvres destinées à sa neutralisation politique. Wade a déshérité politiquement ses « fils » et les a mis en mal l’un contre l’autre. L’un a accédé au pouvoir et l’autre aspire à lui succéder. Le projet de dialogue subit ici le poids lourd d’un passé tumultueux.
Il s’y ajoute la proximité des élections. Le Sénégal a basculé, de fait, dans une précampagne électorale où le ton ira crescendo dans le discours politique. Les initiatives vont se multiplier, les stratégies et les alliances aussi. L’heure est peu propice au dialogue. La méfiance des uns contre les autres va d’autant plus augmenter que la date des élections est encore incertaine aussi bien pour le référendum annoncé que pour la présidentielle.

Certes, il serait heureux pour toutes les forces vives de la Nation de discuter sur le projet de réforme constitutionnelle. En soi, la démarche est bonne. Mais le travail abattu par Ahmadou Matar Mbow et Cie est tellement riche parce qu’inclusif qu’il fallait simplement tenir compte de l’essentiel des propositions qui semblent été faites dans un climat qui excluait toutes considérations partisanes. On peut, en effet, penser que si le pouvoir n’a pas pris en compte des pans importants du travail de la Commission nationale de réforme des institutions (Cnri), il ne le fera pas de propositions venues de son opposition dans un environnement fait de guéguerres politiques et à l’approche d’échéances électorales où les états-majors politiques affutent leurs armes.
C’est dire que Macky risque de finir son mandat sans avoir discuté avec son opposition autour d’une table. C’est peut-être cela qu’il veut éviter alors qu’il ne peut pas ignorer que les conditions ne sont pas réunies.

Ce qui s’est passé tout récemment à l’Assemblée nationale en dit long sur le caractère délétère des rapports entre pouvoir et opposition. Au point d’ailleurs que toute tentative de dialogue se soldera par un échec.

Assane Samb

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