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Prise de position d’Etats africains dans la vive tention entre Ryad Téhéran- Pourquoi Dakar doit rester neutre

La tension est montée d’un cran entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Certes leurs relations n’ont jamais été vraiment bonnes, mais ces derniers jours, l’exécution d’un dignitaire chiite saoudien et les menaces à peine voilée de Téhéran a exacerbé les contradictions. Une situation qui a abouti à la rupture des relations diplomatiques à l’initiative de Ryad entre les deux États du Moyen Orient que beaucoup de choses divisaient jusqu’ici.

Une situation qui n’est pas nouvelle car en 1987 et 1991, les deux pays avaient connu la même rupture des relations diplomatiques suite à ce qui était convenu d’appeler, les émeutes de La Mecque. Mais, alors que dans les années 80, la crise était circonscrite entre les deux États, elle s’est aujourd’hui internationalisée au point de toucher non seulement des États du Golf comme le Koweït et Bahreïn mais aussi africains. Le Soudan, Djibouti et la Somalie ont annoncé aussi la rupture de leurs relations diplomatiques avec l’Iran en solidarité avec l’Arabie Saoudite rejoignant les pays du Golf déjà cités. Dans la foulée, un géant africain comme le Nigeria pourrait les rejoindre, alors que du côté de l’Algérie, un communiqué appelant au calme a été rendu public traduisant ainsi le malaise d’autorités qui ont du mal à conserver un jeu d’équilibre entre deux géants du Moyen Orient qui se détestent tant.

Eh bien, c’est ce même malaise qui guette les autorités sénégalaises. Dakar commerce avec les deux États au double degré économique et diplomatique. La rupture des relations diplomatiques avec l’Iran est une affaire ancienne. Ce pays chiite a de solides relations économiques avec le Sénégal. En témoigne le dynamisme de Sen Iran et la percée encore timide du chiisme dans la population musulmane sénégalaise.

Mais le Sénégal est un ami sûr de l’Arabie Saoudite depuis de nombreuses années. Ryad est un ami, un partenaire et un généreux donateur. La preuve, tout récemment, notre pays a été embrigadé dans une coalition contre le terrorisme par son ami du Golf alors que tout le monde soupçonne qu’il s’agit ni plus ni moins de combattre les rebelles chiites du Yémen. L’accord des autorités sénégalaises d’envoyer 2100 soldats en Arabie Saoudite est encore fraiche dans nos mémoires. Même si cela n’a pas été concrétisé suite à une vive hostilité de l’opinion publique.

À cette complicité de longue date avec Ryad s’ajoute une connivence religieuse de deux pays sunnites qui ont une concordance de vue dans plusieurs domaines. Il s’y ajoute que l’Arabie Saoudite abrite les Lieux Saints de l’Islam, ce qui, aux yeux de Dakar, suffit largement à s’en rapprocher.

Des raisons et bien d’autres qui sont toutes valables mais qui ne sauraient justifier une quelconque prise de partie dans un conflit qui nous est si étranger. La position des pays africains cités n’est pas cohérente. Elle se justifie certainement par le désir de séduire le géant saoudien pour financier les déficits budgétaires et des investissements, mais cela est contre-productif  à long terme.

Les États sont, en effet, comme les individus et doivent s’armer d’un minimum de fierté. Pendant que du côté de l’Occident et des Nations-Unies, les appels au calme se multiplient, il est étonnant que des États africains se signalent par un excès de zèle dans le soutien à l’Arabie saoudite alors qu’ils n’ont pour la plupart aucun poids économique, militaire ou diplomatique.

Il serait malheureux pour Dakar de suivre un courant aussi dangereux pour multiples raisons dont la première est que notre pays préside aux destinées de l’Organisation de la conférence islamique (Oci) et qu’il doit faire preuve d’un minimum de bon sens, de rigueur et de personnalité dans sa démarche pour sa crédibilité aux yeux de tous.

D’autant plus que les rivalités cycliques entre Ryad et Téhéran tiennent à des considérations d’ordre confessionnel et mais surtout au besoin d’assoir leur leadership dans le Moyen Orient. L’Iran est un pays musulman chiite considéré jusqu’à tout récemment par l’Occident comme un des soutiens au terrorisme. Aujourd’hui, les négociations et l’accord sur le nucléaire iranien est en train de redorer le blason de ce pays au grand dam de ses ennemis jurés, l’Arabie Saoudite et Israël.

Pendant ce temps, l’Arabie Saoudite, un vieux allié des Occidentaux s’empêtre dans une crise économique due notamment à la baisse du prix du pétrole mais aussi à son entêtement à vouloir maintenir sa production. Tout récemment par exemple, les autorités saoudiennes ont dû augmenter de 50% le prix du carburant à la pompe.

Le pays a perdu des centaines de milliards du fait de la crise et doit faire face à une guerre contre les rebelles Yéménites qui seraient soutenus par Téhéran.

Du coup, il a besoin du soutien de ses amis mais ce serait objectivement dans la médiation pour le retour de la paix avec l’Iran et au Yémen. Certes, la percée des pouvoirs chiites surtout en Irak, les guerres en Syrie, au Yémen,  la montée de l’État islamique (Daech) n’est pas pour faciliter les choses, mais c’est le moment où jamais pour les amis surtout africains de Ryad de monter au créneau pour assoir les bases d’un dialogue franc entre les différents protagonistes du Moyen Orient empêtré dans des conflits de toutes sortes. Car, faut-il le rappeler, la crise diplomatique entre Ryad et Téhéran ne fera qu’exacerber les conflits déjà existant notamment celui de Syrie et du Yémen pour lesquels des négociations étaient  prévues ce mois de janvier.

Qui plus est, l’Arabie Saoudite avait lancé un appel fort pour la mise en place d’une grande coalition contre le terrorisme laquelle a besoin de l’Iran.

Si chaque État africain ou du Golf se mettait à choisir son camp, cela ne fera qu’exacerber les conflits d’autant plus que nous ne sommes pas sûrs que le fait de chercher à isoler l’Iran arrangerait les choses dans le Moyen Orient. L’Iran a longtemps été isolé, diabolisé, mis sous embargo et classé parmi les puissances de l’axe du mal. Ceux qui ont visité ce pays savent que cette situation a créé une susceptibilité maladive chez les dirigeants avec une psychose sécuritaire qui se traduit par de nombreuses précautions parfois inutiles. Pourtant, la capitale Téhéran où vivent 17 millions d’habitants est d’une modernité qui peut surprendre le visiteur. Les femmes obligées de porter le manteau ou la tunique traditionnelle en public sont très ouvertes et libres. Mon sentiment est que ce pays a des potentialités d’ouverture au monde qu’on doit l’aider à réaliser.

Les Occidentaux notamment les Américains l’ont compris en ouvrant des négociations avec l’Iran contre le souhait d’Israël. C’est cela la seule voie acceptable et productive à long terme.

Quant à l’Arabie Saoudite, elle doit rester une sorte de « Suisse » du Moyen Orient du fait notamment qu’elle abrite les lieux Saints de l’Islam. Elle doit rester au-dessus de la mêlée même si elle a doublé de moitié ses importations d’armes en 2014.

En Afrique, le soin doit donc être laissé à l’Union africaine (Ua), aux organisations sous-régionales et à l’Oci de jouer les médiations. À moins de rester simplement neutres.

Abdoulaye Diop

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