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Quand les drames de Mina enterrent les efforts des Saoudiens et interpellent la Oumah (Par Par Cheikh Bamba Dioum)

  • Date : 13 octobre 2015

Le syndrome de Mina  s’inspire-t-il  du mythe de Sisyphe condamné à remonter son fardeau  de rocher  à partir de la base  et de recommencer chaque fois qu’il s’approche du sommet de la montagne ?

Il  y a bientôt dix ans, janvier 2006 enregistrait le dernier drame de Mina avant l’actuel,  avec un record  de trois cent soixante trois décès (363). J’ai vécu, cette année là, l’épreuve de devoir passer devant les morts étalés sur  le sol et dans l’ambiance sonore et traumatisante des ambulances, pour lancer mes sept pierres contre Satan symbolisé par la grande stèle (Jamratoul aqba).
Tout le monde s’était dit à l’unisson « plus jamais ça !». Nul ne pouvait imaginer la détermination du Gardien des deux Saintes Mosquées, le Roi Abdallah  fraîchement sur trône  depuis août 2005,  à défier l’histoire en bunckerisant  l’enceinte de Jamrat,  théâtre jusque là des drames les plus meurtriers du Hadj.
Une semaine après la fin du Hadj 2005/2006, je me suis rendu à nouveau sur les lieux du drame dans ce que nous appelons communément ‘koulou ziar’ ou visite des sites historiques de la Mecque, en  compagnie de trois de mes compagnons. Notre grande surprise a été de voir le site de Jamrat entièrement détruit : rien que des débris. Inquiété, je m’étais dit, peut-être précipitamment : ‘Quel empressement à vouloir reconstruire dans l’immédiat une œuvre qui a tant duré et qui est appelée à durer autant ou plus sans se donner le temps de l’étudier profondément’! Les autorités saoudiennes voulaient-elles mettre fin à la désolation internationale et à l’infernale pression de la communauté musulmane sous le choc ?

Institution Jamrat nouvelle formule
Quelques années plus tard, quand l’institution Jamrat nouvelle formule  sortit de terre, les plus irréductibles  esprits critiques avaient compris et admis que ce projet,  loin d’être une œuvre née dans la spontanéité, était mûrement réfléchi, peut-être gardé dans les secrets de la monarchie mais en tout cas parfaitement adapté à contenir les grandes  foules et à écarter les risques de bousculade et de collision dans l’enceinte en question.
Mais l’œuvre humaine n’étant jamais parfaite, Satan semble  échappé de son bunker de Jamrat sécurisé  par les hommes, pour  s’installer sur le chemin qui y mène et jeter son sort sur la marée humaine dont chaque composante est armée de sept à soixante dix pierres ramassées à  Muzdalifa pour le lapider.
Dieu a-t-Il, à la fois,  exaucé les prières de ceux qui sont morts de la plus belle mort, vêtus de leur ihram blanc, de retour d’Arafat,  exempts de tout péché, avec comme récompense le Paradis, et les vœux de  Satan formulés ainsi dans le Coran : «Accorde-moi un délai». « Puisque Tu m’as égaré, je m’assiérai pour eux en travers de Ton droit chemin». « Puis je les assaillirai sans faute de devant, de derrière, de leur droite et de leur gauche..» Versets 14 à 17 sourate 7.
A l’image de King Abdallah, le Roi Salman, à peine arrivé sur le trône, se heurte au syndrome de Mina déplacé cette fois de Jamrat aux axes dénommés 204 /223, deux des principaux artères qui mènent au lieu de lapidation.

Elargissement des voies d’accès
Quand ma fille m’appela ce 24 septembre 2015, 10ème jour de Zulhidja le  mois du Hadj,  du Sénégal pour s’enquérir de mes nouvelles suite au terrible accident de Mina, je n’avais pas hésité à lui lancer : Non! Un tel accident ne peut avoir lieu à Jamrat. C’est peut-être à la Kaaba d’où je venais tout juste de boucler mes sept tours de circumambulation. Finalement, ce n’était ni à la Kaaba ni à Jamrat mais  bien sur le chemin de ce dernier. Plus de mille morts, autant de blessés et de disparus,  Satan le lapidé a frappé trop fort au moment où l’on s’y attendait le moins. L’on ne peut s’empêcher de se demander où se trouvait la faille  en latence, invisible et inactive ces dix  dernières années ? Malgré l’importance des travaux d’aménagement, d’élargissement des voies d’accès,  de constructions de nouvelles routes et autoroutes, de tunnels percés à travers les montagnes robustes et apparemment imperturbables, malgré les nombreux échangeurs par-ci  par-là et malgré la diminution de 20% du quota de chaque nation pour réduire le nombre de pèlerins suite à la destruction des vieux hôtels pour faire place à la reconstruction de la nouvelle ville,  malgré donc tous ces facteurs d’investissement à coup de milliards de dollars sans compter l’extension continue et phénoménale de la Grande Mosquée Masjidoul Haram de la Mecque,  les vies humaines continuent de tomber à l’occasion du plus grand rassemblement mondial. Les pays les plus touchés réclament des comptes aux autorités saoudiennes  ou s’apprêtent à porter plainte tandis que les plus critiques exigent une meilleure implication des autres nations voire une gestion commune des Lieux Saints de l’islam.
Tout en reconnaissant la responsabilité du pays organisateur dans cette bévue, il y a lieu de recentrer cet évènement dans un contexte historique et objectif. Faut-il  ranger aux oubliettes  les quatre vingt trois (83) ans de sacrifice et d’investissement pour l’amélioration continue du Hadj ? «On a beau être contre le lièvre, il faut lui reconnaître ses longues oreilles ». Disent les Wolofs.  On oublie les 3.339 morts de 1912, les 6.332 de 1908 et les 32.991 décès de 1893, tous victimes des épidémies de l’époque. La Grande Mosquée de Mecque est restée  dix (10) siècles sans connaître d’extension, la dernière remontant à l’an 918 G (306 Hégire) sous le règne des Abbassides. La première grande extension de la Grande Mosquée depuis cette période eu lieu en 1955 sous le règne du Roi Saoud Ibn Abdel Aziz qui rénova le parcours Safa-Marwa,  jadis Zone à risque, en l’intégrant dans la Mosquée avec une séparation des sens Aller-retour. Il  multiplia la surface de la Grande mosquée par cinq.
En un clin d’œil, la deuxième grande extension sous l’ère de King Fahd qui a magistralement transformé et amélioré les conditions du Hadj en multipliant la surface par 9, sans oublier Médina la magnifique ville du Prophète (PSL), semble subitement retirée des mémoires de l’histoire. Oui certainement la loi 80/20 est passée par là. Cette  fameuse loi qui veut qu’en toute chose, les vingt pour cent (20%) d’imperfections l’emportent toujours sur les quatre vingt pour cent (80%) de réalisation.
Oui, Les catastrophes qui surprennent l’Homme ont l’avantage de le contraindre à être plus prévoyant et plus inventif. Cependant, le mérite de l’Homme n’est pas d’être guidé par les catastrophes mais plutôt de les prévoir et de les empêcher. Dans de pareilles circonstances, la parole est surtout aux experts en tout et l’homme a tendance à tout dénoncer, à s’attaquer à l’homme, à l’accuser et le pousser  à s’expliquer et à rendre compte, oubliant sa responsabilité personnelle pour n’avoir  pas émis de solutions préventives ou participé à une réflexion prospective. Toutes les nations musulmanes devaient, à travers les nombreux cadres qui les regroupent tels que l’Oci et la Ligue mondiale islamique, produire, après tant d’années d’existence, les fondements d’une méthode à même d’éviter les drames qui secouent continuellement la communauté musulmane et jettent la discorde entre ses dirigeants.
Dans ce drame, au-delà des justifications fallacieuses des uns voulant imputer ce malheur à des pèlerins africains qui n’auraient pas respecté les consignes de sécurité et au-delà aussi de l’incrimination d’un principe dont l’excès de protection aurait abouti à la fermeture des axes empruntés par les milliers   de pèlerins  venus d’Arafat la veille et contraints à une mort en série, ignorant que ce passage était devenu une impasse, au-delà donc de ces incriminations, la raison doit l’emporter sur la passion et l’émotion et éviter le déchirement de toute une communauté, vœu le plus cher de Satan.
Quant à moi, Je suis plutôt porté à croire que ces dites failles proviennent, en grande partie, non pas d’un manque de réalisations et d’investissements adéquats, mais d’un déficit de formation, de communication,  de connaissance de l’autre et d’intégration culturelle. Dans un jargon technologique, j’aurais dit qu’ils ont réussi le hard, il leur manque le soft. L’Arabie saoudite et les Saoudiens n’ont que leur langue, l’arabe, si belle et si riche soit-elle pour accueillir et communiquer avec quatre millions de  pèlerins musulmans dont plus 75%  ne parlent guerre cette langue mais s’expriment fièrement dans leur propres langues nationales telles que l’Urdou (Inde, Indonésie, Pakistan etc.), le Persane (lran), le Turc (la Turquie), les langues africaines, européennes  etc. Toutes ces grandes nations de l’Islam, y compris les pays arabophones, ayant comme dénominateur commun l’anglais et dans une moindre mesure le français comme langues officielles ou internationales.
Les nombreux agents de sécurité saoudiens semblent n’avoir assimilé qu’un triplet de mots ou d’expressions arabes pour s’adresser à leurs hôtes : « Yalla-yalla ! », « Guidam » et « Roukh !» pour leur dire : Circulez ! Avancez ! Si ce n’est pas : « Haram, haram»!

Problèmes de communication
Le prochain grand chantier saoudien gagnerait à être orienté dans ce domaine culturel et à s’éloigner des conflits internationaux au profit du Hadj car, qui trop embrasse, mal étreint. Comme écrit dans ma dernière publication, ‘Les chemins du Hadj de l’Afrique Noire à l’Arabie’, «l’Arabie saoudite n’a pas besoin de se faire des ennemis car elle a l’obligation d’accueillir, sans distinction, tous les peuples musulmans,  quelles  que soient, par ailleurs, ses relations avec leurs gouvernants».
Le drame de Mina m’oblige à rappeler ici mon interpellation à la Oumah à travers ce même ouvrage, sur la question : « Comment pérenniser le pèlerinage à la Mecque?»  :
«..Si Dieu avait cédé aux humains, le pouvoir de juger ici-bas leurs prochains, l’enfer serait assurément rempli de musulmans avant la fin des temps. A la détermination de tous ceux qui ne supportent pas l’Islam et qui veulent en finir avec ces musulmans gênants à leurs yeux, s’ajouterait l’ardeur des censeurs de ces deux premiers groupes tous musulmans, qui auront conclu, chacun de son côté, que tel péché commis par l’autre, n’a de rétribution que le fond des flammes.  Y a-t-il un meilleur Juge qu’Allah (SWT) ? Dieu n’est-Il pas le meilleur des juges ? (Coran ,95 :8)
Tout compte fait, malgré les différences de culture et les divergences d’école, c’est sur les chemins du Hadj  que les musulmans du monde se retrouvent, se rassemblent et se réconcilient.
La stigmatisation, l’entretien de la haine, les attentats à la bombe et les attentats-suicides, ne font que concourir à diluer  ou à anéantir la paix, condition sine qua non d’un pèlerinage réussi. L’Islam est une religion de paix et de pardon.
Les divergences entres confréries, entres chiites, sunnites et soufis, n’ont fait jusqu’ici qu’envenimer les relations entre les peuples qui partagent une même religion (l’islam) et provoquer des conflits qui ne font que contribuer à brouiller les chemins du Hadj.
Par conséquent,  les musulmans d’aujourd’hui, qu’ils soient bons ou mauvais pratiquants (selon le jugement de l’autre) ne doivent en aucun cas être des ennemis mais plutôt des alliés qui mutualisent leurs connaissances dans le sens de se parfaire.
A cet effet, il faut changer de fusil d’épaule ou plutôt déposer le fusil au profit du rapprochement et de la bonne parole. Le dialogue doit être privilégié et porté par une communication appropriée entre les peuples et élargi aux autres confessions pour devenir un dialogue interreligieux, gage d’une paix globale».

* Président du G.I.E Yoonu Makka
Email : bambadioum@gmail.com

* Les intertitres sont de la rédaction

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