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Regret de Christian Valantin : « Les Sénégalais ont oublié Senghor »

« Trente ans de vie avec Senghor ». Ceci n’est pas seulement un constat, mais le titre d’un ouvrage, celui de Christian Valantin, ancien Directeur de Cabinet du poète-président, Léopold Sedar Senghor.

Invité, ce dimanche, à l’émission « Idée » de Rfi, Valantin fait un constat amer : « Les Sénégalais ne parlent plus de Senghor (et) j’interprète cela comme un oubli ». Constat grave quand on sait que le même Valantin a écrit dans son ouvrage que « Senghor est l’âme de la République sénégalaise ». Question juste alors : « Peut-on oublier son âme ? » Mieux, « les Sénégalais ont-ils vraiment oublié Senghor ? »

Une simple observation de l’actualité au Sénégal nous amène à faire le constat amer de l’exactitude de cette affirmation de Valantin. Contrairement à Cheikh Anta Diop qui n’était pas de son vivant si vénéré au Sénégal comme il l’a été hors du territoire national, Senghor ne bénéficie nullement de commémoration digne de ce nom du jour anniversaire de son décès. Le grand public s’en moque apparemment. Pis, il n’y a pas de journées de réflexion sur son œuvre littéraire ou sur son héritage politique. Le milieu des écrivains ne nous parle pas vraiment de lui. Et le Parti socialiste (Ps) dont il est le père fondateur ne fait pas mieux. Pourtant, Senghor a créé ce parti, a bâti une idéologie forte inspirée certes du Socialisme mais aussi teintée de « l’apport fécondant de la culture nègre ou négritude et de la civilisation de l’universel ».

Conséquence, les jeunes générations connaissent peu Senghor. Le milieu politique ou institutionnel qui est l’État s’inspire peu de son héritage. Pourtant, comme l’a évoqué Christian Valantin dans l’émission précitée, « la démocratie, la décentralisation, le découpage territorial, la laïcité, etc., c’est lui ». Senghor est bien sûr le père de la Nation sénégalaise. Il a su bâtir une Nation, susciter un sentiment national et nationaliste avec, en soubassement, un socle culturel et cultuel que lui envient bien des pays.

Mieux, il a quitté le pouvoir en 1980 pendant que tous ses pairs s’y accrochaient. Le fils de Diogaye, cet homme exceptionnel est entré à l’académie française en 1983, après avoir organisé le premier festival des Arts Nègres en 1966 en présence de André Malraux, alors Ministre français de la Culture. Chrétien, il instaure une laïcité intelligente, respectueuse des religions dans une harmonie de vie exemplaire.

Bien sûr, son mandat a été entaché par les événements douloureux de 1962 qui inaugureront l’entrée du Sénégal dans le présidentialisme fort mais aussi l’assassinat de certains hommes politiques comme Demba Diop, l’exécution de Moustapha Lô pour coup d’État avorté, ses divergences avec Ousmane Sembène, Cheikh Anta Diop  et le soupçon de certains intellectuels d’un Senghor, trop « nourri à la sève blanche » à leur goût et pour qui « l’émotion est nègre et la raison Hélène », mais cela ne saurait justifier l’ingratitude dont il est victime.

Alors, pourquoi Senghor est-il tant oublié ?

Il y a plusieurs facteurs qui expliquent cet état de fait dont  le plus important est le mutisme du président Abdou Diouf successeur et dauphin du président-poète même s’il n’aime pas être estampillé tel. Durant les 20 ans du président Diouf au pouvoir (1981 à 2000), il a été peu question de Senghor. L’oubli date justement de cette période pour des raisons qui ont été rendues peu publiques. Des rumeurs ont circulé sur la dégradation de leurs relations sans qu’il y ait des certitudes. Diouf l’a évoqué dans ses mémoires, mais une zone d’ombre subsiste, à notre sens sur l’omerta qui caractérisa Diouf à propos de l’héritage du père de la Nation qu’il a servi comme Directeur de Cabinet, Secrétaire général de la Présidence et Premier ministre à la faveur du référendum de 1970 avant de lui succéder en 1981.

Quant à Wade, il ne fut pas mieux même s’il évoquait l’ancien président avec nostalgie et une certaine dose de déférence. D’ailleurs, d’aucuns disent de Wade « qu’il a le complexe de Senghor » tant et si bien qu’il a lui aussi bâti le Sénégal à sa manière. Certes, on a pas eu les Tvg, les machines à « mafe ou cebu jen », les bateaux-taxis comme l’Egypte, la nouvelle capitale, mais Wade a beaucoup fait en termes d’infrastructures.

Aujourd’hui, il importe de souligner que le Sénégal ne saurait ignorer son passé. Des hommes comme Senghor doivent nous servir de viatique dans la dynamique de l’émergence qui doit d’abord être culturelle et civilisationnelle. Le fait de toiser les autres cultures ne nous aidera pas à acquérir l’indépendance nécessaire à une émancipation sociale et économique. Les combats de Senghor et de ses pairs sur l’unité africaine et la civilisation de l’universel  sont tout aussi actuels face à des défis majeurs comme le terrorisme, les conflits frontaliers, la dépendance économique, etc.

Senghor a laissé des écrits sur ce qu’il pensait de la détérioration des termes de l’échange, le développement des pays du Sud, leurs relations avec les autres Nations, l’unité africaine, la francophonie, la négritude, etc. mais personne n’en a cure.

Machiavel, Hegel, Darwin et bien des autres inspirent largement les intellectuels occidentaux tandis que les nôtres  snobent leurs penseurs comme Senghor s’ils ne les blâment pas tout simplement. Et c’est là où il faudra chercher les motifs de notre sous-développement endémique beaucoup plus que dans les facteurs économiques souvent avancés.

C’est connu, ceux qui ignorent leur passé auront du mal à envisager l’avenir avec sérénité.

Assane Samb

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