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Reportage – Hôpital Le Dantec : La détresse des hémodialysés

En arrêt depuis bientôt un mois, la panne de la machine de dialyse du centre Pachon de l’hôpital Aristide Le Dantec plonge les malades dans un profond désarroi. Aussi sont-ils nombreux à militer pour des centres bien équipés à suffisance et une gratuité effective et totale de la dialyse. Reportage.

Baye Amadou Guèye est désemparé. Depuis 3 heures du matin, le jeune homme tourne en rond. La mine décomposée, la bouche tendue en un rictus amer, l’homme se tord de douleur sur le banc de l’hôpital Le Dantec, sous le regard impuissant de son accompagnateur. Baye Amadou souffre d’insuffisance rénale depuis bientôt 10 ans. Et c’est avec le cœur guilleret et un ravissement de tous les instants qu’il a quitté son Sébikotane ce matin-là pour espérer faire sa dialyse. Cela, après près d’un mois d’attente. Au risque de trépasser à chaque minute qui passe. Mais sur place, le soulagement a cédé la place au désenchantement, la joie à la colère. «Je me suis réveillé le cœur léger ce matin. Après plusieurs semaines d’attente et d’incertitude, mon tour était enfin venu. Parce que mon médecin soignant m’avait prévenu sur le fait que si je ne faisais pas de dialyse cette semaine, je risquais d’y rester. Mais, ce n’était pas faute de volonté, mais plutôt de moyens. Et aujourd’hui que mon rendez-vous est enfin arrivé, le personnel soignant de l’hôpital Le Dantec me fait savoir, une fois sur place, que la machine est tombée en panne. Qu’est-ce que je vais devenir ? Que puis-je faire d’autre sinon rester ici et attendre ma mort», geint-il dans un souffle court. Référé à l’hôpital militaire de Ouakam, Baye Amadou sent sa vie ne tenir qu’à un seul fil. Dans cet hôpital militaire, il lui faudra aussi attendre, faute de place. Pour combien de temps ? Son rein malade pourra-t-il encore tenir le coup ? L’inquiétude le ronge et son accompagnant lâche un coup de gueule sur un ton de dépit. «Cette situation est intenable. Aussi bien pour le patient que pour la famille. Qui leur dit que nous avons les moyens de nous déplacer tout le temps en taxi, alors que nous ne bénéficions d’aucune subvention ? Certes, la dialyse est gratuite dans les établissements hospitaliers publics, mais il y a tout un tas de choses qui interviennent avant, pendant et après la dialyse. Non seulement il faut assurer le transport du malade en taxi si on n’est pas véhiculé, ensuite il faut prendre en charge ses ordonnances, les poches de sang et, moins évident encore, son alimentation, car ils suivent un régime particulier. Rien que les injections de néorocormon coûtent excessivement cher. Les trois ampoules sont vendues à 35 000 FCfa. Alors que notre principal problème, c’est l’anémie, donc il nous faut régulièrement ces piqures. 35 000 FCfa chaque deux mois, pour des personnes qui n’ont pas assez de revenues, des retraités et des personnes démunies, c’est difficile», siffle Amadou Diagne.

«Catastrophe»

Depuis bientôt trois semaines que la machine de dialyse de l’hôpital Aristide Le Dantec est tombée en panne, faute d’osmozone, les malades d’insuffisance rénale, suivis dans la structure hospitalière publique, souffrent le martyre. Mariama Seck est du lot. La jeune dame porte sa croix depuis bientôt 20 ans. Cinquante ans sous la toise, les yeux en amande, le sourire travaillé, Mariama ne regarde jamais son interlocuteur dans le blanc de l’œil. Avec elle, tout est mesuré. Les gestes, la parole, même le sourire. Pour la tirer de sa torpeur, il faut savoir user des bons mots. D’abord réticente, Mariama finit par se lâcher dès qu’elle se sent en confiance. «Je suis une habituée de l’hôpital Le Dantec où je fais ma dialyse depuis que j’ai été diagnostiquée malade d’insuffisance rénale. Mais je dois avouer qu’il n’est pas aisé de faire régulièrement ses dialyses. Déjà qu’on doit prendre son mal en patience pour pouvoir la faire. Ensuite, si l’on sait qu’il nous faut au minimum 2 séances de dialyse dans la semaine pour avoir un semblant de normalité dans nos vies et qu’aujourd’hui, on nous dit que la machine de dialyse est en panne, je suis complètement perdue. Et si on n’a pas les moyens de faire sa dialyse dans une structure privée, la situation est très délicate. La panne de cette machine ne va faire qu’aggraver la situation des malades démunis qui ne peuvent débourser 65 000 FCfa par séance de dialyse dans les établissements privés.» Abdoulaye Diakhaté Guèye, 44 ans, dialysé depuis 11 ans, partage sa crainte. Etabli en France pour son travail, Abdoulaye fait régulièrement des va-et-vient entre l’Italie, la France et le Sénégal pour ses affaires. Il dit : «C’est l’osmozone de la machine de dialyse qui est à l’origine de la panne. Cette eau assure le transit au niveau de la machine. En ce moment, les patients qui faisaient la dialyse ont d’énormes problèmes. Ce qui nous fait le plus mal, c’est qu’on annonce à grand renfort de Com’ que la dialyse est gratuite au Sénégal, alors que ce n’est le cas que dans quelques structures publiques. Si tous les patients devaient se soigner grâce à cette gratuité, je pense que la plupart seraient décédés. Car, on ne peut pas demeurer éternellement sur une liste d’attente alors que notre vie est en péril. Sur 19 500 insuffisants rénaux, dont 8 000 à Dakar, seuls les 500 subissent une dialyse normale. A Dantec, il y a 14 lits pour deux branchements par jour. C’est très insuffisant si l’on sait qu’une dialyse normale doit se faire à raison de 3 séances par semaine. Une séance coûte environ 60 000 FCfa dans les structures privées. Si on doit en faire 3, nombre requis pour une dialyse normale, cela revient à 180 000 FCfa la semaine pour un patient. C’est un montant exorbitant. Surtout si le patient n’est pas nanti. Aujourd’hui que la machine est en panne, la situation va empirer pour les malades qui sont sur les listes d’attente. Au Sénégal, tous les jours, des patients meurent parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire leur dialyse. Plusieurs fois, j’ai eu à payer la dialyse pour des patients qui n’en avaient pas les moyens. Déjà qu’il y en a qui ne peuvent se soigner gratuitement, si la machine tombe en panne, cela ne fera qu’aggraver la situation. C’est une catastrophe totale. La gratuité de la dialyse au Sénégal n’existe que de nom. Alors que dans des pays comme le Maroc ou encore en Europe, elle est bien une réalité.»

Gratuité totale

«C’est un mirage», sourit Ndèye Coumba Diagne, présidente des dialysées du centre privé Abcd. Dans sa robe wax taillée à la gabonaise, maquillage discret, le sourire en offrande, Ndèye Coumba est un farouche défenseur de la gratuité de la dialyse. «Beaucoup de malades pensent que la gratuité de la dialyse est une réalité et est valable partout. Alors qu’elle l’est seulement dans le public. Et l’annonce de cette gratuité par le ministère de la Santé et de l’Action sociale n’a pas facilité les choses pour les malades. Pis, certains qui recevaient du soutien de leurs amis ou parents, ont vu cette petite aide disparaître, car leurs bienfaiteurs jugent qu’ils n’ont plus besoin d’assistance, vu que la dialyse est désormais gratuite. Ils sont donc obligés de se prendre en charge sur tous les plans, alors que le traitement comprend beaucoup de choses, dont les analyses, les poches de sang, le transport et l’alimentation qui sont à la charge exclusive du malade.» Des dépenses supplémentaires et cher payés pour des malades, dont les poches sont déjà bien assez trouées. «La gratuité dans le secteur public est une bonne chose. On applaudit, mais il y a un problème de communication qui n’a pas été bien faite pour faire comprendre à nos accompagnants que tout ce qui suit ne l’est pas. En plus, même s’il y a suffisamment de centres de dialyse au Sénégal, leur équipement fait défaut», fulmine Baye Amadou Guèye. Abdoulaye Diakhaté Gueye en rajoutera une couche : «Le gouvernement doit généraliser la gratuité de la dialyse pour sauver des vies. Parce que payer une dialyse à 60 000 pour chaque séance est hors de portée de la bourse d’un Sénégalais lambda. La plupart des malades sont des démunis. D’autres sont sans soutien. Ceux qui sont nantis peuvent se prendre en charge dans les cliniques privés ou hors du pays. La gratuité des soins est une bonne chose, mais nous avons besoin d’aide pour les médicaments et l’alimentation. La gratuité de la dialyse doit être totale et effective. Il faut qu’on ait le personnel adéquat, un budget conséquent et suffisamment de centres équipés pour que cela soit une réalité. Je pense que, pour un début, la dialyse peut être gratuite, ensuite à charge pour le malade de gérer ses ordonnances. C’est la solution idoine pour assister les malades afin qu’ils puissent survivre face à cette tueuse silencieuse.» Un début de solution en attendant…

Igfm NDEYE FATOU SECK

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