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Sur la trajectoire de Maurice Gueye, l’ancien maire de Rufisque (1925-1935 et 1945-1960)-UN MODÈLE DE GÉNÉROSITÉ ET DE GOUVERNANCE TOMBE DANS L’OUBLI

Il a eu à diriger les destinées de la cité coloniale à deux reprises,  Maurice Guèye, de son vrai nom Momath Maurice Guèye (1888-1966), maire de Rufisque pendant 25 ans,reste pourtant encore méconnu des Rufisquois. D’abord de 1925 à 1935, puis de 1945 à 1960. Dans la cité de Mame Coumba Lamb, très peu de gens connaissent là où habitait ce comptable de formation. Tout au long de ses deux mandats, « Mame Maurice » comme l’appelaient affectueusement les membres de sa famille, est resté proche des populations. Les gardiens de la mémoire communale ont, quant à eux, tenté de dépoussiérer les registres de l’histoire  de cet homme politique qui a toujours bénéficié du soutien de la collectivité léboue.

L’histoire de Rufisque, la cité coloniale, est fondamentalement liée à la trajectoire de cet homme qu’est Momath Maurice Guèye. En atteste le légendaire boulevard qui traverse le centre ville et qui porte son nom. En cette matinée du jeudi, le centre ville de Rufisque, avec son décor habituel, est balayé par un vent doux de l’alizé maritime. Le crépitement des sabots des calèches contraste avec le ronronnement et les klaxons séquentiels des automobilistes. La chaleur estivale, en cette période d’hivernage, fait l’affaire de ce groupe de gens qui profitent, comme au bon vieux temps, de l’ambiance connue des cités coloniales.

L’architecture des vielles bâtisses, en tuiles orange, construites en pierres de Rufisquois caractérise le centre ville. Les rues qui portent encore les noms de ceux-là qui ont écrit l’histoire de Rufisque orientent les visiteurs. Comme à l’accoutumée, des groupes de Rufisquois bon teint se retrouvent chaque matin à l’ombre de cet endroit entre le tribunal départemental, l’inspection d’académie et la mairie de ville.

Mais l’histoire de Maurice Guèye, né le 22 décembre 1888 et qui a rendu l’âme le 1er avril 1966, qui correspondait à un vendredi du premier jour du 1er Festival mondial des arts nègres (Fesman 1) et qui repose au cimetière catholique de Diokoul, reste celle du premier maire révoqué du Sénégal. Cette histoire reste encore et surtout voilée pour bon nombre de Rufisquois. Pour ceux qui l’on connu et côtoyé, la vie et l’œuvre de cet homme politique, resté princièrement cramponné à sa ville, devraient être inculquées à la jeune génération. Qui connaît où habitait Maurice Guèye ? Une question qui, de nos jours, laisse perplexe bon nombre de résidents de la cité de Mame Coumba lamb.

« Un homme très élégant qui ne passait pas inaperçu »

Pour en savoir un peu plus, nous avons fait le tour de la ville pour trouver une voix autorisée à même d’éclairer notre lanterne. Et pourtant la réponse saute aux yeux de l’avis d’Assane Ndoye, cet historien de ville. Trouvé assis sur un banc en bois adossé au mur de la mythique salle des fêtes, il se remémore le passé. « J’étais jeune à l’époque, mais je sais que Maurice Guèye habitait en ville, plus précisément au niveau du vieux bâtiment en décrépitude que vous voyez à côté de la mairie de ville et dont la salle des fêtes fait face, c’était là où résidait Momath Maurice Gueye ».

Et M. Ndoye d’embrayer : « Je me rappelle que tous les vendredis, et jusqu’à la fin de ses jours, il donnait l’aumône aux handicapés, aux personnes défavorisées, aux démunis, qui se présentaient à la devanture de sa demeure. C’était vraiment une tradition. De la pharmacie Centrale, à la rue Gambetta, jusqu’à sa demeure sise à côté de la mairie de ville, une longue file se formait. C’était un modèle de générosité et de solidarité sans pareil. Momath était connu des Rufisquois  pour sa générosité. Très jeune, j’étais marqué par cet élan d’altruisme de la part de Mame Maurice Guèye ».

Bien que cette résidence ne soit pas connue de la jeune génération, Assane Ndoye reconnaît  qu' »elle était assez bien connue par les gens de ma génération, celle des années 60 et 70″. « Il était tout le temps perché sur son balcon. C’était un homme très élégant qui ne passait pas inaperçu. Il aimait s’habiller au style des quatre communes. Il était le plus clair du temps en trois pièces assorties d’un chapeau. De temps en temps, il s’affichait en public avec une canne. C’était le politicien colonial par excellence », se souvient l’historien de ville.

Le paradoxe d’un maire qui a tout donné pour sa ville

Passionné par l’histoire de cet homme qui a « marqué son époque », Assane Ndoye explique : « Il faut dire qu’il avait une résidence secondaire au quartier  Keury Souf ». « D’ailleurs, cette demeure est complètement abandonnée. Elle sert maintenant de lieu de vente de boisson alcoolisée », se désole l’historien qui, dans la foulée, a informé que le fils de Charles Cupidon Guèye et de Sophie Coulibaly, était le bien aimé de la collectivité léboue qui lui venait en aide à chaque fois que de besoin.

Pour sa part, René Guèye, petit-fils de Maurice Guèye, trouve « incompréhensible » qu’un endroit aussi spacieux et aussi bien situé que sa demeure soit à l’abandon. « Il faudrait y créer un centre culturel qui correspond à l’esprit de Maurice Guèye », a t-il proposé, avant de révéler: « Mon grand père avait confié la bibliothèque municipale à Mbaye Jacques Diop. Il a créé la fameuse salle des fêtes qui était l’unique salle des fêtes au Sénégal et qui par la suite accueillait les congrès et les grandes conférences du Parti socialiste. C’était aussi un lieu culturel, parce que du temps de Maurice Guèye, il y avait beaucoup d’activités culturelles à Rufisque ».

Face à ce qu’il qualifie de « paradoxe », le petit-fils  renseigne que Mame Maurice comme il l’appelle affectueusement était un homme de son temps doublé d’une culture élevée. « Il jouait avec une maîtrise parfaite de l’orgue et de l’accordéon. C’est quelqu’un qui avait beaucoup d’humour. Il aimait bien haranguer les foules lors des meetings. C’était son style. Il était aussi un bon négociateur, c’était l’un de ses atouts majeurs ».

Faisant référence aux nombreuses joutes ayant opposé Maurice Guèye à Ousmane Socé Diop, René Guèye, qui affirme avoir grandi à l’ombre de son grand-père,  lâche tout de go : « Moi, je dirais que c’était un virtuose de la politique. Au moment où certains pensaient qu’il allait perdre les élections, il avait toujours une botte secrète ».

Maurice Guèye, un modèle de gouvernance municipale à l’air de son temps

Dans la lutte politique, beaucoup de sacrifices ont été consentis pour celui qu’une délégation dirigée par les chefs notables est allée  à Diourbel après sa révocation comme maire, lors de son premier mandat (1925-1935), pour le remettre à sa place pour un nouveau bail (1945-1960. Et c’est ainsi qu’en 1945, Maurice Guèye est redevenu le premier citoyen de la commune de Rufisque.

« Maurice a même sacrifié des héritages personnels pour pouvoir faire sa politique. Je sais qu’à un moment donné, lors des élections, il a été amené à hypothéquer une maison familiale pour faire de la politique. Il avait donné son cœur et son âme à Rufisque. Il était chevillé à Rufisque. C’est pourquoi d’ailleurs il n’a jamais été battu à une élection à Rufisque », confie René Guèye.

Selon lui, « les samedis après-midi qui correspondaient au début de week-end, il faisait le tour de la ville à pied. Un long périple qui l’amenait à la rencontre des populations dans certains quartiers  pour discuter avec elles, jouer aux dames. Il était en contact permanent avec les populations ».

« La preuve, révèle son petit-fils, il pensait qu’il fallait un pouvoir municipal fort, proche des intérêts des populations. Une administration locale capable d’agir, selon les besoins des administrés. Il s’est beaucoup adossé à la communauté léboue qui est venue le chercher  pour qu’il reprenne la mairie de Rufisque. Il était très accessible et d’une générosité légendaire ».

Un homme qui avait le sport dans les veines

Pour René Guèye, il faut que la jeune génération sache qui était Maurice Guèye et que les politiques s’inspirent de son exemple. « Les acteurs de la vie politique doivent s’occuper des besoins des populations, plutôt que de servir des intérêts personnels et partisans. Sur ce point, il faut dire que c’était un modèle de gouvernance municipale », renchérit-il.

En bon Baol-Baol,  le fils de Charles Cupidon Guèye et Sophie Coulibaly (Léboue de Diokoul), Momath Maurice Guèye aimait par-dessus tout la lutte qu’il a même pratiquée dans sa prime jeunesse, selon beaucoup de témoignages concordants. « Il allait même parrainer des combats de lutte  à l’arène Gabard Ndoye pour des combats des ténors comme Gamou Guèye et Bécaye Diop (Keury Souf qui n’existe plus). Le sport, il l’aimait, notamment aussi le handball le basket avec l’équipe de Jam Shot du centre ville », renseigne-t-on.

« Le patrimoine est un levier de promotion du tourisme qui peut aujourd’hui influer sur la croissance économique locale », déclare à l’entame de son propos Mama Sabara, acteur évoluant dans le secteur touristique et voisin de la famille Guèye. Pour lui, il faut pousser afin d’entraîner les Sénégalais à visiter ces édifices de ces territoires coloniaux.

Réhabiliter sa demeure pour promouvoir le tourisme intérieur

« Ce serait intéressant d’amener les populations à venir visiter ces symboles pour redécouvrir la cité coloniale avec ces beaux bâtiments, son patrimoine immatériel, ses personnages emblématiques qui ont marqué  son histoire », souligne M. Sabara qui s’est, en outre, dit écœuré du fait que « des milliers de gens traversent le boulevard qui porte son nom sans pour autant savoir où habitait le défunt maire Maurice Guèye ».

« Ça nous fait mal de voir un pan de l’histoire complètement dégradé. Ces bâtiments qui menacent ruine, alors que ces bâtiments nous parlent », se scandalise le président du Syndicat d’initiative du tourisme du département de Rufisque qui constate, le cœur meurtri, « l’état de décrépitude de ce bâtiment plein de symboles ».

Heureusement relève-t-il : « La famille Guèye a pris les devants avec la commémoration des 50 ans du rappel à Dieu  de Maurice Guèye. Une occasion de se remémorer ses actions politiques sociales. Ce qui fera que les gens vont venir  visiter, revoir la maison, la photographier. Ainsi, Rufisque pourrait recevoir du monde dans le cadre du tourisme interne pour une journée, un week-end, dans le cadre de l’animation du patrimoine ».

D’après lui, « l’Etat, la mairie et le secteur privé et les résidents qui détiennent des bâtiments à valeur patrimoniale devront définir une politique de  sauvegarde et de valorisation du patrimoine architectural Rufisquois ». Et il préconise la mise en place d’un fonds pour la réfection des façades des maisons des résidents en fixant les toitures en tuiles, les balcons en bois ou en fer forgé et les portes.

Une démarche qui va, pense-t-il, va  « redonner une autre image à ces bâtiments qui vont être beaucoup plus attractifs ». « Mais d’ores et déjà, il faut, estime M. Sabara, procéder à l’identification de ces bâtiments pour entrer en contact avec les propriétaires pour ainsi les subventionner ».

Le Populaire

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