21 décembre, 2014
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Témoignage de Nafissatou Aw, 55 ans, fumeuse de cannabis

Témoignage de Nafissatou Aw, 55 ans, fumeuse de cannabis

Sa vie se résume en un négationnisme absolu. A 55 ans, Nafissatou Aw n’a plus goût à la vie et n’a aucun but dans la vie : attendre que la grande faucheuse vienne la prendre pour abréger ses souffrances. Bouche édenté, visage émacié, physique miné par un diabète sournois, la quinquagénaire, adepte de la fumette depuis 15 ans, se laisse mourir à petit feu. Allure de Junky, Nafissatou, veuve à 40 ans et sans enfant, a cédé à la tentation du chanvre indien par le truchement des mauvaises fréquentations et de la curiosité. Défoncée à mort au cannabis, Nafissatou vit aujourd’hui l’enfer, emprisonnée dans la prison de ses remords.
« J’ai commencé à consommer du chanvre indien à l’âge de 40 ans. Ce sont des amis qui m’ont entraînée dedans. J’étais aussi très curieuse de découvrir le chanvre. Je traversais des moments difficiles. Je venais de perdre mon mari et je n’avais pas d’enfants. Le manque de maternité et d’amour ont précipité mon addiction au chanvre indien. J’airais aimé avoir des enfants, mais j’avais des problèmes avec mes trompes. En plus, j’étais tout le temps stressée, j’avais perdu mes parents très tôt et je n’avais rien à faire de mes journées, puisque j’ai arrêté très tôt mes études, alors que j’étais en classe de 3e secondaire. Pourtant, j’avais un niveau d’instruction assez élevé, puisque je ne fréquentais que des intellectuels de l’université. Après avoir arrêté mes études, je suis restée oisive pendant des années. Par la suite, je me suis mariée à l’âge de 30 ans. J’étais la 2e épouse épanouie d’un homme très affable. Nous vivions en parfaite harmonie, le seul handicap étais que nous n’avions pas pu fonder un foyer avec des enfants. Après 10 ans de mariage, mon mari est décédé. C’est à partir de ce moment que tout a bascule dans ma vie. J’ai regagné le domicile paternel où je vis actuellement avec mes frères et sœurs. Malgré tous les maux qui me rongeaient, je n’ai jamais pensé en parler avec eux car, je sais que ma famille n’est pas réceptive. Il m’est arrivé d’aller consulter des médecins, mais cela n’a pas résolu mes problèmes. A la limite, je me disais que ce recours ne m’était pas d’une grande utilité.

« Le chanvre me permet de m’évader, de chasser le spleen et de me libérer des idées noires »

La première fois que j’ai essayé la fumette, je me souviens qu’on faisait le thé avec des amis. Ils m’ont proposé une clope. Au début j’ai refusé. Et sur leur insistance, j’ai cédé. J’ai goûté et voilà, c’est comme cela que c’est parti. Je ne saurais vous expliquer mes sensations lors de cette première tentative. Mais je peux vous dire que j’ai ressenti de l’euphorie. Subitement, tout mon stress s’est envolé et je me sentais bien dans ma peau. Ce n’est que par la suite que j’ai réalisé que ce bien-être était éphémère et que juste après que l’effet du chanvre s’est dissipé, les problèmes me sont retombés dessus comme une chape de plomb. Les gens pensent souvent que ce sont juste des bandits ou des voyous qui s’adonnent à la consommation de la drogue. Ils ont tout faux. Des personnalités qui sont à l’aise financièrement s’adonnent aussi à cela. Ce n’est pas seulement parce qu’on est pauvre qu’on fume. On peut être bien financièrement et être accro aux drogues (chanvre, cocaïne, héroïne, etc.). Aujourd’hui, je suis une droguée, mais ma famille ignore tout de cela. Je fume le cannabis en cachette car je suis née dans une famille très conservatrice et je sais que le jour où ils s’en rendront compte, je serai considérée comme une paria. Au début, ma consommation mensuelle de chanvre se chiffrait à 15.000 FCfa par mois. Mais aujourd’hui, elle s’est réduite à 5000 FCfa par mois. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est qu’un personne peut être en proie à des difficultés, ressentir le besoin d’en parler et ne pas avoir une personne qui lui prête une oreille attentive. Dans ces cas, le chanvre lui procure ce refuge et cette chaleur qui lui font défaut. Le chanvre indien est différent des autres drogues. Avec le chanvre, il n’y a pas d’addiction. Quand on ne le prend pas, on n’est pas en manque, comme avec les autres drogues. C’est parce qu’on a envie qu’on le prend, mais pas parce qu’on est en manque. Pour ma part, je ne dirai pas que je suis accro. Quand j’en ai, j’en fume et quand je n’en ai pas, je peux m’en passer. Je fume surtout lors des grandes occasions, quand je suis avec les copains etc. Il m’arrive d’arrêter de temps en temps. Quand je suis en voyage par exemple et que je n’en trouve pas. Là, je suis obligée d’arrêter. Mais dès que je reviens et que l’envie me prend, je fume. Aujourd’hui que j’ai la cinquantaine sonnée, il m’arrive de prendre des résolutions, de me dire que je vais arrêter définitivement, mais le fait de rester oisive me fait tout le temps rechuter. Cela me permet de m’évader, de chasser le spleen et de me libérer des idées noires. Je me dis que si j’avais une occupation, j’aurai le temps de penser à autre chose qu’au chanvre. La réalité est là triste et toujours morose. On a des envies qu’on n’arrive pas toujours à satisfaire et aussitôt, on se réfugie dans le chanvre.

Je ne dirai pas que le chanvre a gâché ma vie. Le chanvre, c’est juste comme des soins palliatifs. On se réfugie derrière parce qu’on a raté quelque chose. Et des choses, j’en ai raté dans ma vie ! Je n’ai pas peur des mots et je peux dire que j’ai rate ma vie. Les choses auraient pu se passer autrement si j’avais eu un peu plus de soutien. Pas forcément financier, mais si j’avais eu un peu plus de suivi à la maison et une éducation plus rigoureuse, j’aurais pu aller très loin. J’avais une maman poule, qui me passait tous mes caprices. Je faisais ce que bon me semblait et elle me laissait faire. Quand je suis devenue adulte et responsable, j’ai réalisé que cette attitude m’a beaucoup porté préjudice. J’ai raté ma vie (elle se répète)… Aujourd’hui, je pense faire une cure, car j’ai besoin d’aide pour décrocher ».

L’Observateur