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TISSERANDS DE LA GUEULE TAPÉE- Un commerce au bout du fil

 « Armando, tu n’as pas fini avec le dernier pagne que je t’ai commandé ? » « Veto, il faut y allier avec le fil argenté ? Ça le rend plus attrayant ! ». Telle est l’ambiance de la rue qui sépare la police du 4e arrondissement et le Centre d’état civil Abass Ndao à Gueule Tapée. À l’angle de cette rue perpendiculaire à l’Avenue Cheikh Anta Diop, une parcelle de terre est occupée par un groupe de tisserands, tous Bissau-guinéens, venus chercher fortune sous nos cieux.

Reportage

Il est 12h 30 lorsque nous foulions les pieds au carrefour de cette rue sur la route de Fann, faisant la jonction entre le quartier de la Gueule Tapée et de la Médina.

Sans titre

Une ambiance de marché règne. Des cantines et des gargotes sont alignées à gauche. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit du lieu de restauration des tous ces braves gaillards, courbés du matin au soir, dans le but de finir le pagne entamé dans la matinée. Des deux côtés du trottoir, des tisserands sont alignés, aidés d’un ou de deux apprentis, et bien concentrés sur les fils qu’ils manient avec une dextérité sans faille. Parmi le groupe, Veto a entre les mains un beau pagne sobre, mais très original. Il utilise la soie et d’autres fils en couleur : le bleu foncé, le bleu turquoise, l’argenté et le noir. Assis sur une chaise artisanale, il donne des directives au petit Jean, qui sépare les fils avant qu’il n’arrive à lui. D’une main ferme, il assemble par ligne les différents fils en les entassant  artistiquement.

tisser

C’est en 1992 que Veto débarque à Dakar après avoir reçu une formation pratique de plusieurs années « du métier » par son oncle, en Guinée-Bissau. Une fois à Dakar, il intègre le groupe qui officiait avant vers l’école manguiers sise à Fass. Avec les travaux, le groupe s’est déplacé un peu plus bas, juste derrière le commissariat de police du 4e arrondissement communément appelé police de la médina. « Nous avons demandé la permission au commissaire pour qu’il nous prête ces lieux afin de gagner notre vie à la sueur de notre front », répond-il quant à leur présence sur les lieux.

« Le  sëru rabaal » ou « sëru njaago » représente des symboles dans la société sénégalaise en général. Très symboliques, le « sëru rabaal »  revêt une signification toute particulière, d’abord chez l’ethnie « Ndiago », en particulier, ensuite chez les Sénégalais, en général. Ils sont très sollicités et même exigés dans toutes les cérémonies familiales au Sénégal : deuil, baptême, mariage… Signe de richesse chez une femme mariée et maman, ces pagnes sont souvent enfermés dans la plus grande discrétion dans des malles pour n’en ressortir que durant les grands évènements.

La preuve, c’est Mamina Guèye, d’ethnie Wolof, la cinquantaine, qui nous l’explique. Cliente chez Veto, elle vient voir l’état d’avancement de ses pagnes commandés chaque jour. Elle les achète directement chez eux pour les revendre à crédit aux « bonnes » femmes souvent surprises par ces cérémonies imprévues. Elle nous confie qu’elle vit de ce commerce depuis une vingtaine d’années en revendant ces pagnes traditionnels très prisés par la gent féminine. « C’est mon commerce, je les achète à 15 mille francs pour les donner à crédit à 25 000 pour trois mois. Même avec ça, je ne m’en sors pas, puisque les gens ne paient pas. Ils peuvent faire traîner ce crédit jusqu’à un an, sans payer, c’est très difficile pour nous ». Faisant allusion à la dégradation de ces pagnes qui ont un peu perdu de la valeur par rapport à la qualité, Mamina n’y va pas par quatre chemins. « Avant, les pagnes avaient plus de qualité que maintenant. Regarde comme ils sont légers, à moins que tu ne paies plus cher pour avoir le pagne bien tissé avec du bon fil en plus de la soie, là le résultat est meilleur ».  Cette fois, c’est Armando, qui semble être touché par les propos de la dame va apporter la réplique : « Que voulez-vous, ce n’est pas de notre faute si les fils ne sont plus lourds et de bonne qualité. On continue à les acheter au même endroit qu’avant, à Tilène, dans les boutiques.  Les commerçants n’importent plus du Maroc et préfèrent les fils chinois, ce n’est pas de notre faute. Paroles de « Ndiago » ! On les croit sur place ! « Amou gnou thiakhane » lance une autre dame, venue, elle aussi, récupérer deux pagnes chez Armando.

Khady Thiam Coly

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