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Traitement du discours de Serigne Moustapha Sy par la presse- La maladresse du Cnra

La liberté d’expression est un droit fondamental protégé jalousement par la Constitution sénégalaise. Elle découle de la liberté de penser. Elle est à ranger dans ce qu’il est convenu d’appeler l’exercice des libertés publiques qui, selon Koen Lemmens, « vise à protéger l’individu contre la dictature de la majorité » parce qu’il peut, selon l’auteur, « vivre sa vie sans qu’il soit obligé de se conformer aux gouts, préférences et idées des autres ».

L’exercice du métier de journaliste découle de la consécration nécessaire en démocratie de cette liberté d’expression sans laquelle, on ne peut parler de démocratie. Cependant, il faut des limites à tout même si, nous nous en convenons, avec la Cour européenne qui ne cesse de le rappeler, « la liberté d’expression vaut aussi pour les idées qui choquent, heurtent ou inquiètent ».

Pourtant, ce qui s’est passé aux champs de course de Tivaouane relève de l’exercice normal par les journalistes de leur droit et devoir de relayer des propos d’un guide religieux très connu et respecté à propos de la conversion d’individus qui étaient peut être dans une autre religion. Ils sont dans leur rôle. Le Conseil national de contrôle de l’audiovisuel (Cnra) a, en effet, estimé, que de tels propos peuvent porter atteintes à l’entente et à la paix religieuses dans notre pays. C’est aussi dans son rôle. Parce que cette institution a une mission de veille, d’alerte et de contrôle des medias audiovisuels dont l’influence sur les masses n’est plus à démontrer.

Or, les termes du communiqué du Cnra pourrait laisser penser à l`opinion, qu’il y a eu une faute professionnelle des journalistes qui ont traité d’une telle information. Eh bien, ce n’est forcément le cas. D’autant plus qu’il est de bon ton dans toutes les religions de faire appel à des notions comme « lumière » et « ténèbres » pour faire référence aux gens qui acceptent de les embrasser. Qu’est-ce qui nous dit que Serigne Moustapha Sy n’était pas en train de réciter des versets du Coran ? Se faisant, le marabout est aussi dans son rôle.

Alors, puisque chacun semble être dans son rôle, il convient d’éclaircir davantage le débat. Notre intention n’est nullement d’entrer dans ce débat doctrinal qui est de savoir si oui ou non on peut parler de « journalisme républicain » surtout en période de crise. Car, pour beaucoup de spécialistes, une information se suffit à elle-même. On ne saurait s’occuper de ses conséquences, c’est-à-dire de l’impact qu’il aura au niveau des individus et de la société. Le travail du journaliste s’arrête à la transmettre. Un point, c’est tout.

Par contre, pour d’autres, la transmission d’une information se fait dans un contexte précis qui lui donne toute sa valeur. Du coup, il faut l’analyser en fonction de ses implications dans la société où l’on vit. En somme, il faut voir l’opportunité ou non de donner l’information. C’est la pratique de l’autocensure. Eh bien, je vais peut-être surprendre certains en disant que toutes les rédactions le font. Pourquoi ? Eh bien, parce que la liberté ne saurait ne pas souffrir de limites. Nous nous en convenons tous, l’exercice de toute liberté doit être encadré. Les règles d’éthique et de déontologie ne suffisent malheureusement pas pour le journaliste de toujours en connaitre les limites même si elles sont importantes. En effet, toutes les écoles de formation en journalisme au Sénégal se targuent d’avoir des modules de formation en éthique et déontologie (Ndlr : Nous avons conduit une enquête dans ce sens). Mais cela n’empêche pas à des journalistes d`être trainés chaque jour devant la barre pour diffamation et des structures comme le Cnra et le Cored qui est le tribunal des pairs, de taper sur la table.

La vérité est que les limites  à la liberté d’expression sont très floues. Et chacun peut le comprendre. Si par exemple j’ai été choqué par les images des cercueils des morts déterrés au cimetière de Pikine, ce n’est pas le cas de mon épouse qui trouve que les gens doivent savoir…En somme, ce qui choque les uns, laisse indifférents les autres. Alors jusqu’où faudrait-il aller ? Si la réponse est plus aisée dans la protection de la vie privée, des institutions, il n’en est pas de même dans le relais des discours des hommes politiques et des chefs religieux, par exemple.

En tout état de cause, il appartient à chaque organe, de mettre en place les filtres nécessaires pour ce qui est ni plus ni moins que de l’autocensure. Les chefs de desk, les rédacteurs en chef et bien d’autres responsables jouent le rôle de « chiens de garde » beaucoup plus souvent que l’on peut l’imaginer. C’est vrai que dans un climat de rapidité de concurrence parfois sauvage, le reflexe commercial prend souvent le dessus sur tout le reste.

Donc, il est important que des instances comme le Cnra et le Cored créent une sorte de « jurisprudence » des limites à ne pas franchir. Ce qui donne assez de repères aux organes de presse pour tenir compte du contexte sociologique sénégalais qui a ses caractéristiques. C’est dans ce cadre qu’il faudra comprendre le communiqué du Cnra sur la déclaration du marabout. Cependant, ces instances, très respectables, sont aussi constituées de personnalités qui ont leurs vécus, convictions, a priori, et qui peuvent se tromper. Leur travail n’est pas facile.

Le marabout peut même être très surpris et ne pas comprendre une réaction qui découle d’une certaine perception de sa pensée. On peut d’ailleurs se demander si le journaliste est fondé a interférer dans les convictions et pratiques religieuses des uns et des autres au point d’en fixer des limites dans la transmission des contenus. Ce n’est pas du tout son rôle. L’arbitrage n’est pas forcément de notre ressort. Or, en l’espèce, le Cnra a, de bonne foi certes, laissé penser que le marabout n’a pas bien parlé. Et cela est discutable au regard des prismes et paramètres qui guident le fonctionnement de chaque religion. Elle peut même avoir fait preuve de maladresse.

Le mieux, pensons-nous est de ne pas interférer et de respecter les propos et convictions de chacun.

Le jour où la communauté chrétienne se sentira offensée par les propos d’un tel, elle activera les leviers nécessaires pour le faire savoir à qui de droit. C’est comme ça que fonctionne le Sénégal.

Abdoulaye Diop

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