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Pour les victimes de violences conjugales (Par Aminata Dia)

Nous devons veiller à dire à nos filles, sœurs, amies, mères, tantes et femmes que l’amour n’est pas synonyme de souffrance et surtout que le mariage n’est pas égale à la mort ou au suicide

Heurtées dans leur chair : le supplice des femmes soumises aux violences conjugales.

Salimata (nom d’emprunt), a 16 ans. Dakar qui l’a vue naître et grandir, l’a également vue rencontrer son premier amour. Du haut de son adolescence, la jeune femme va voir ce « plus qu’ami » en secret. Si seulement ses parents savaient, ils la tueraient. Donc, elle se cache et rien de plus facile avec les ombres, lumières et contrastes de cette ville qu’elle connaît par cœur. Cela commence par de petites promenades innocentes. Sur les trottoirs étroits et condensés, Salimata et « son ami » marchaient côte à côte. Sac à la main, élancé, quelque peu musclé, allure fière, posture droite et foulée ferme, il menait la cadence. Robe et voile au vent, élancée par la force de la nature ou par la puissance des quelques centimètres qui venaient s’ajouter à ses chaussures imposantes, démarche chaloupée, elle le suivait d’un pas tout aussi assuré. Ils semblaient discuter et échanger de tout et de rien. Mais d’un tout et d’un rien hilarant vu la portée des éclats de rire de la jeune femme. Ils se regardaient de temps à autre et la jeune femme paraissait prendre un malin plaisir à le taquiner. Les deux jeunes gens évoluaient sans encombre le long des allées et venues de la ville aux multiples visages, gaiement, simplement, légèrement, comme le vent. Mais quelque chose dérape soudainement sans que Salimata comprenne comment. Dans sa tête, elle se dit qu’elle a sûrement fait la blague de trop. Son « ami » s’est emporté et lui crie dessus. Elle aimerait lui demander ce qui ne va pas, mais il ne la laisse pas parler. Il s’emporte et la laisse là, au milieu de la rue, toute seule, dans la nuit silencieuse.

Salimata avait 16 ans lorsqu’elle a été exposée à la violence verbale et psychologique pour la première fois. Mais dans son esprit de jeune fille amoureuse, ce n’est rien du tout, une petite dispute. Pire, la culpabilité la terrasse. Elle pense que tout est de sa faute. Sa maman lui a toujours répété : « goor, ken du ko puus ba mou sëss » (« un homme, personne ne le pousse jusqu’au bout »). Alors, elle appelle. Elle s’excuse. Elle promet de ne plus recommencer. « Son ami » redevient doux et aimant, celui qu’elle a toujours connu. Les promenades reprennent sans encombre. Entre temps, Salimata grandit. L’adolescente se mue en femme et l’ami devient prétendant qu’on introduit officiellement à la famille. On loue son éducation, sa gentillesse, son savoir et on répète à Salimata « Ahh napp nga jën  bu mag daal. Fexel ba bu mu la rëcc » (« Ahh tu as pêché un gros poisson. Débrouille-toi pour pas qu’il t’échappe »).

Entre-temps, le degré de violence augmente également doucement mais sûrement à chaque nouvelle dispute. De l’épisode où elle a été laissée seule en pleine nuit à son sort, s’en suivent cris, insultes, secouement d’épaules et claquements de porte. Mais Salimata ne comprend pas. Elle doit forcément mal faire les choses car il est si gentil, si doux, si attentionné. Il s’excuse à chaque fois de son emportement sans lui faire remarquer qu’il ne faut pas qu’elle le provoque. Elle sait bien qu’il n’aime pas la savoir seule dehors, ou qu’il n’aime pas lorsqu’elle ne répond pas au téléphone ou porte des robes courtes …  A l’infini, les raisons abondent. Un jour, Salimata en parle à sa meilleure amie. Elle ne savait plus quoi faire. Cette dernière lui dit : « Sali, toi aussi, gor yi ñoom ñëpp yam. Da ñu fiir ba dof. Yaa kay comprendre, nga moytu » (« Sali, toi aussi, les hommes sont tous les mêmes. C’est à toi de les comprendre et de faire attention »). Salimata se sentit bête. Mais quelle idée de s’en faire. Les familles sont unies, tout le monde l’adore. Tout cela ne se passe que dans sa tête.

Le mariage est célébré. Les deux premières années sont magnifiques. Puis un jour, monsieur revient énervé du travail. Salimata  n’a pas encore fait suffisamment attention.  Elle se retrouve projetée sur le lit après une sévère gifle ! Monsieur sort en claquant la porte et en criant. Elle reste recroquevillée sur ce même lit, jadis témoin de moments de tendresse et de complicité, les larmes coulant sur ce visage qui autrefois était si lumineux. Une autre fois, elle est tabassée, jetée au sol. Une autre fois, elle est consignée à dormir par terre. Un matin, elle s’arme de courage et va voir sa mère. Elle se jette dans ses bras, les sanglots étouffant sa voix. Lorsqu’elle a fini, cette dernière essuie calmement son visage et lui dit « Sali, sëy kaani la. Ci kaw rek mooy lem. Jigeen bu baax da ngey muñ. Li yëp di na jeex. Jëlël sa jëkkër nga def ko sa xarit. Boul ka merloo te  nga muñal ko » (« Sali, le mariage est comme du piment. Seule la surface est mielleuse. Une bonne femme doit être patiente et doit endurer les pires moments. Tout cela va passer. Ton mari est ton ami. Ne l’énerve pas et sois patiente avec lui »). Salimata retourne chez elle. Cette nuit-là, elle prépare un excellent repas, met les petits plats dans les grands et se fait très belle. Monsieur revient à de meilleurs sentiments et elle se dit que sa maman a bien raison. « Les hommes sont tous des bébés. Il faut savoir les gérer ». Salimata s’évertue donc à la patience. Interdiction d’aller travailler. Patience. Plus de sortie avec ses amies d’enfance. Patience. Silence lorsque monsieur regarde la télé.

Patience. Cris parce que le repas est trop salé ou les chemises pas assez propres ou pas assez repassés. Patience. Insultes pour cette robe trop serrée. Patience. Coups sur coups. Patience. Patience. Patience. De fil en aiguille, une jeune femme  pleine de vie, de potentiel, possédant rêves, carrière et ambitions, famille et amis se muent en loque humaine, soumise à une violence physique, psychologique, émotionnelle et morale. Un enfant, deux enfants et l’absence totale de revenus économiques ajoutent à la dépendance. Chaque jour, elle vit dans la peur de le voir franchir la porte, ne sachant qu’espérer. Au fil des ans, les larmes avaient cessé de tomber. Le silence avait fait place aux cris. L’épuisement et le désespoir avaient remplacé tout espoir de voir un jour les choses changer. Salimata acceptait son sort. « Kou muñ muñ » (« qui endure triomphera ») dit le wolof. Elle aura de bons enfants pensait-elle alors pour se consoler, elle qui avait su endurer les foudres de leur père : ses sacrifices paieront. Ils ont payé un soir. Le coup de trop la plonge dans le noir total. Dans son esprit qui s’en allait, ressurgirent des souvenirs de Dakar.
Dakar et ses ombres, ses lumières, ses contrastes … Dakar et ses femmes aux déhanchés voluptueux, ces driankés au regard mielleux, à la voix suave et acerbe le temps d’après. Dakar et ses jeunes femmes dynamiques, légères, belles, fraîches et virevoltantes qui laissent ce parfum de féerie dans l’atmosphère, de magie, de folie, ce soupçon de beauté qui appartient à l’éternité. Dakar et son brouhaha infernal par moment, puis tendre, doux, léger, silencieux, vibrant, comme les accents voluptueux de Joshua Redman et des grands maîtres saxophonistes. Dakar et ses bidonvilles longeant l’arrière des longs boulevards fleuris, dont les parterres embaumés respirent le parfum amer des larmes de tous ces hommes à la cravache facile, de tous ces enfants sans avenir, de toutes ces femmes aux sourires à jamais voilées. Toutes ces femmes aux vies à jamais sacrifiées.

Salimata n’est plus. A l’enterrement, on loue son courage, sa bravoure et sa piété. On loue la bonne femme qu’elle était. De loin, deux enfants, aujourd’hui orphelins qui n’auront comme seule image de leur mère, qu’une femme qui ne savait plus comment sourire et qui frémissait de peur lorsque leur père foulait la porte de la maison. Une femme qu’ils appelaient maman mais qui n’avait plus la force d’aimer, pas même ses propres enfants tant elle s’était oubliée et avait renoncé à la vie.

L’histoire de Salimata est un grain de sable dans le désert du supplice que subissent les femmes victimes de violences conjugales au Sénégal. « Pas un seul jour ne se passe sans que l’on ne lise dans la presse un cas de viol ou de maltraitance faite à une femme. 70 % de femmes subissent des violences » d’après un rapport du Groupe d’études et de recherche genre et société (Gestes) de l’Ugb publié en 2015. Il est très important de noter ici la définition de « violence conjugale » : « La violence conjugale est la violence exercée par un des conjoints sur l’autre, au sein d’un couple. Elle s’exprime par des agressions verbales, psychologiques, physiques, sexuelles, des menaces ou des contraintes, qui peuvent aller jusqu’à la mort ».

Le plus souvent, certains actes sont banalisés et pas pris au sérieux. Dans certaines séries sénégalaises les plus suivies par exemple, pas un épisode ne passe sans qu’on assiste à une scène de violence que ce soit de l’homme envers la femme ou de la femme envers l’homme. Les deux sont très graves et dangereux pour la paix et l’équilibre du foyer et des individus qui la composent. Dans certains épisodes de « Pod et Marichou » et « Nafi », tous deux très suivies et réalisées par la même société de production Marodi TV, on voit les personnages éponymes violenter ou être victimes de violence. Dans le premier cas, un jeune homme étranglait une de ses ex- maîtresses parce que cette dernière a osé dire à sa femme qu’il l’avait enceintée et dans le second cas, une jeune femme, seconde épouse se fait battre par son mari impuissant qui a l’âge de son père parce que ce dernier s’est vu dire qu’elle était au restaurant entourée d’hommes dans une tenue indécente. Dans les deux cas, les faits étaient sans conséquences. Tout comme la maman de Salimata, Coumba Seck, personnage incarnant la « femme modèle » dans la série Nafi assiste à la scène où sa coépouse  se fait gifler et pour toute réponse, elle lui demande de « muñ » (« endure »). Door nañ jeek ba muy de teewul toog na muñ ci sëyam » (« une femme a été frappé jusqu’à la mort mais cela ne l’a pas empêché de demeurer patiente dans son ménage »). De même Betty, personnage délurée qui provoque les hommes dans la série Pod et Marichou dit à Pod, qui venait s’excuser après l’avoir étranglée sous prétexte qu’il a perdu contrôle et était énervé qu’elle le comprend et rajoute : « Je n’aurai pas dû me comporter comme je me suis comportée ».

Toutefois, ces scènes qu’on banalise, qu’on ne relève pas, qu’on laisse passer sans les condamner farouchement, auxquelles on trouve toujours des justifications subtiles (une robe trop courte ici, une provocatrice par-là) qui légitiment implicitement « la perte de contrôle » sont extrêmement graves. Elles s’impriment dans les imaginaires, les consciences collectives et font qu’une, deux, trois … 70% de Salimata vont rester jusqu’à la mort. Il n’y a rien de romantique ou d’héroïque au suicide. Le suicide, c’est le désespoir, le noir, la perte d’envie de vivre sous toutes ses formes, le renoncement. En tant que société, nous avons et sommes encore en train de créer et pire, de légitimer une culture du suicide. Lorsqu’on grandit en entendant des phrases aussi graves que « endure jusqu’à la mort », il ne faut pas s’étonner de voir cela appliqué au pied de la lettre. Or, bien sûr, on peut soutenir que le sens de tous ces adages est différent, qu’ils visent à inspirer des valeurs de bien. Mais pourquoi ces valeurs doivent aller dans un seul sens ? Pourquoi ces valeurs sont-elles martelées à la tête des femmes et pas des hommes ? Et on s’étonne des statistiques croissantes et des funérailles qui s’enchaînent à chaque coin de rue sans jamais que les sourires hypocrites n’acceptent de lever le voile sur la vie de maltraitance et d’abus qui a conduit à ce moment.

Pire, dans un contexte où les associations de lutte contre les violences faites aux femmes (Association des Juristes du Sénégal, Réseau Siggil Jigéen, etc.) peinent autant à faire des progrès du fait de la lourdeur sociale qui fait que les femmes soumises à ces violences ne brisent jamais le silence conjugal, qui fait que même lorsqu’elles osent enfin le faire, elles sont renvoyées dans les mains de leurs bourreaux à force de « masla » (« conciliation»), de « soutoura » (« privé / secret ») et de « muñ » (« endurance »), qui fait qu’une femme sur quatre perd la vie au Sénégal dans l’impunité la plus totale, toute image de violence conjugale surtout dans le cadre de séries populaires et très suivies d’adolescents et d’adolescentes qui sont appelés à devenir hommes et femmes, maris et épouses, doit faire l’objet d’une attention particulière. Si les réalisateurs n’ont pas la présence d’esprit de sanctionner dans la série même ces actes de violence, nous devons veiller dans nos communautés à sensibiliser le plus possible pour déconstruire de pareils imaginaires.

Nous devons veiller à dire à nos filles, sœurs, amies, mères, tantes et femmes que l’amour n’est pas synonyme de souffrance et surtout que le mariage n’est pas égale à la mort ou au suicide. Nous devons veiller à les alerter sur les dangers inhérents à cette idée de « c’est par amour qu’il agit comme il agit » ; « c’est parce qu’il est jaloux » ; « Ahh, c’est juste un homme, il faut le comprendre » ; « je dois faire attention » ; « je ne dois pas le provoquer » ; « Dieu me récompensera, j’aurai de bons enfants » … Liste infinie de justificatifs qui font qu’elles se laissent chaque jour un peu plus entraîner dans le couloir de la mort. Crier sur une personne, la battre, lui confisquer sa liberté, sa dignité, la manipuler, la priver de toute joie et la faire vivre dans la peur constante et permanente et la culpabilité n’est pas de l’amour. Il s’agit d’un crime qui doit être dénoncé, puni et jamais justifié, compris ou légitimé. Il s’agit parfois d’une maladie qu’il faut soigner à force de thérapie et de formation en « gestion de la colère ». Mais dans tous les cas, il s’agit d’actes qu’il faut identifier et reconnaître comme grave et non justifiable.

On incite à chaque fois au pardon ou à la paix. Mais il y a des prérequis et des fondements au pardon et à la paix tels que la reconnaissance du tort, l’acceptation du problème, la responsabilité qui doit être située et l’établissement d’un plan d’action pour y remédier. Combien de Salimata n’ont pas eu cette chance. Encore combien de Salimata faudra-t-il qu’on enterre avant qu’on se réveille en tant que société ? Encore combien de vies brisées pour qu’on comprenne que la culture ne fait pas les hommes ? Les hommes font la culture et aussi dur que cela puisse paraître, il est possible faire évoluer une culture donnée à force de déconstruction et de reconstruction, d’images et d’histoires différentes. Difficile mais possible. Quand est-ce qu’on s’y emploiera ?

Avec tristesse,
Aminata.

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