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Dakar sous les eaux : chronique d’une presqu’île mal aménagée ( Par Djibril BADIANE Ingénieur en Planification et Aménagement du Territoire Directeur des programmes – ONG IBP AFRIQUE FRANCOPHONE)

 

De Pikine à la Cité Keur Gorgui, en passant par la Cité Belle-Vue, la Zone de captage et Grand Yoff, les pluies révèlent les fragilités d’une ville où l’urbanisation devance trop souvent les systèmes de drainage des eaux.

 

Je voudrais tout d’abord présenter mes sincères condoléances aux familles endeuillées et prier pour le repos de l’âme des personnes disparues. Aux habitants qui ont perdu leurs biens, leur logement ou leurs moyens de subsistance, j’adresse également toute ma solidarité.

1. Au commencement

Avant de redouter la pluie, nombre de familles de la banlieue dakaroise avaient longtemps attendu son retour. Les sécheresses des années 1970 avaient fragilisé les récoltes et les revenus des ménages ruraux, poussant des populations à quitter leurs villages pour chercher à Dakar du travail et une possibilité de reconstruire leur avenir. Dans les périphéries de la capitale, certaines s’installèrent sur des terrains accessibles, au creux des anciennes zones marécageuses et des bas-fonds des Niayes que le manque de pluie avait asséchés. On y bâtit des maisons, on y éleva des enfants, on y tissa des solidarités, tandis que les équipements de drainage tardaient à suivre.

L’hivernage de 1989 révéla brutalement la fragilité de cette installation : à Médina Gounass, Djiddah Thiaroye Kao, Yeumbeul, Wakhinane Nimzatt ou encore Diamaguène et Diacksao, l’eau retrouva des dépressions devenues lieux de vie. Cet épisode majeur ne signifiait pas une fin définitive de la sécheresse ; il rappelait déjà que des terrains temporairement asséchés pouvaient redevenir inondables. Les grandes inondations de 2005, puis de 2009, approfondirent cette blessure urbaine, emportant des biens, interrompant des activités et obligeant des familles à recommencer. C’est à la suite des inondations de 2005 que le plan Jaxaay fut lancé, avec des opérations de relogement et l’aménagement de bassins de rétention.

2. De nos jours

Aujourd’hui, aux zones historiquement éprouvées de Pikine et de Guédiawaye s’ajoutent des foyers d’inondation signalés dans d’autres quartiers et cités de Dakar : Grand Yoff, les Parcelles Assainies, Yoff, Ngor, la Zone de captage, Cité Belle-Vue, Cité Keur Gorgui et les abords de la VDN. Tous ne connaissent ni la même ancienneté, ni la même fréquence, ni la même durée de submersion. Mais, derrière leurs différences, ces territoires posent une même question : comment une ville peut-elle offrir durablement un toit à ses habitants si elle ne réserve plus de passage à l’eau ?

Une maison devrait permettre de se mettre à l’abri lorsque la pluie tombe. Dans les quartiers dits « résidentiels » inondés de Dakar, cette évidence peut disparaître en quelques heures et interroger la promesse de sécurité associée à des acquisitions immobilières coûteuses. Le terrain devient un passage pour l’eau, la rue un obstacle, le trajet vers le travail une dépense supplémentaire. Il faut déplacer les voitures, mettre les meubles et les réserves de nourriture en hauteur, parfois évacuer le rez-de-chaussée. Les inondations atteignent l’intimité des familles avant d’entrer dans les bilans publics. Comprendre leur persistance oblige à regarder ensemble les vies qu’elles désorganisent et la manière dont la ville s’est construite.

3. Des causes d’ordre humain

L’histoire de certains quartiers et leur localisation méritent donc que l’on s’y attarde. Sous les routes et les immeubles demeurent des reliefs, des sols et des circulations d’eau que les plans de lotissement ne peuvent effacer. Les noms des lieux, les souvenirs des habitants et les archives constituent des pistes précieuses ; les études topographiques et hydrogéologiques permettent de préciser ce qu’ils nous apprennent.

À la Zone de captage, la vraie denomination fut “zone de captage des EAUX pluviales de Dakar”. Zone tampon entre la Patte d’Oie et les Niayes, elle a toujours servi de bassin versant pour les eaux venant des hauts plateaux de la ville. Aujourd’hui, les immeubles y ont fini de dicter leurs lois. Les conséquences, nous les vivons.

La Cité Belle-Vue, appartient au système naturel de la Grande Niaye de Dakar (GND). Le paysage d’origine était principalement constitué de terrains bas, semi-dépressionnaires avec des espaces humides recevant 12 mois sur 12, les eaux de ruissellement favorisant ainsi la pratique du maraîchage. Aujourd’hui, les grandes villas et les immeubles y font loi.

Pikine Irrégulier Sud – Arène Nationale – Technopole – Lobat Fall appartiennent à la Grande Niaye de Pikine (GNP) et pour la petite histoire, la communauté lébou des Thiaroyes (Familles MBENGUEENE) pratiquaient leur maraîchage dans ces zones dans les années 1950 avec des cultures comme le chou, la salade, la tomate, piments et aubergines. Aujourd’hui, entre le Cimetière de Pikine et l’Arène nationale, les habitants vivent dans le deluge après chaque pluie : quand l’eau de pluie rencontre une nappe affleurante, les dégâts sont visibles.

Les Parcelles Assainies : une zone avec un relief mixte composée aux temps de dunes et de fortes depressions çà-et-là. Certains domiciles échappent au phénomène des inondations car étant bâtis sur la partie haute de cette zone contrairement aux unités 8, 14, 17, 18 et 21 qui elles, bordent directement l’ancienne Niaye Maristes-Patte d’Oie. Ces dernières sont d’ailleurs souvent touchées par les inondations du fait de leur sol.

BOPP – Mazalikoul Djinane : bien avant la grande mosquée de Massalikoul Djinane, le site portait déjà la mémoire de l’eau. C’était un point bas de Dakar où la nappe pouvait se trouver à moins d’un mètre sous le sol. Les habitants combattaient l’eau par des remblais de fortune avant même que la ville moderne n’y impose ses routes et ses grands équipements. Le Bopp contemporain n’a donc pas créé cette présence de l’eau : il s’est installé sur un territoire où l’eau souterraine était déjà une composante structurelle du paysage.

Cité Keur Gorgui: différent des autres quartiers cites plus haut, cette ancienne emprise militaire “garnison pyrotechnique”, se situe pourtant dans un environnement topographique proche de plusieurs dépressions (zone très basse entre le Siège d’Orange et les feux tricolores du BRT) et anciens couloirs naturels d’écoulement de la zone Mermoz–Sacré-Cœur–VDN se dirigeant vers des exutoires naturels de la zone.

On peut encore citer: Wakhinaan “Creuser et Boire”, Cité Diounkhaub “La Cité des Crabes”, Darou Niangoor “La Cité des Boas”, Leona, Djedda Thiaroye Kao, Thiaroye Sur Mer, Cité Soleil, etc. qui sont tous, bâtis dans des zones humides et où tôt au tard, l’eau reprendra ses droits.

Cependant, décrire ces zones de par leur seule irrégularité ferait oublier que l’habitat répond à un besoin essentiel, dans une agglomération où les possibilités accessibles restent contraintes.

Que faisons-nous alors pour régler véritablement le problème ? Pendant que les toitures et les chaussées accélèrent le ruissellement; les terrains remblayés diminuent les espaces où l’eau pouvait sojourner, où fermer un passage naturel de l’eau peut exposer une habitation et déplacer le problème chez ses voisins. Construire dans une zone non aedificandi, lorsqu’elle est ainsi définie par les documents d’urbanisme, engage la responsabilité des constructeurs comme celle des autorités chargées de planifier, d’autoriser et de contrôler. À cela s’ajoutent les canalisations obstruées, les branchements irréguliers et les décalages entre les programmes de voirie, de logement et d’assainissement.

4. Des solutions sont encore possibles

Oui, des solutions sont encore possibles. Elles commencent par un choix collectif : faire de la sécurité des habitants une condition de l’aménagement de Dakar. Les réponses d’urgence restent indispensables lorsqu’une famille a de l’eau dans sa maison. Mais chaque hivernage doit nous laisser davantage que des pompes mobilisées et des promesses renouvelées : des ouvrages qui fonctionnent, des décisions foncières cohérentes et des quartiers mieux préparés. Les améliorations déjà obtenues dans certaines zones montrent que l’action peut produire des résultats, à condition de les entretenir et de les prolonger.

Il faut d’abord regarder le territoire tel qu’il est. Retrouver les chemins de l’eau, actualiser les relevés de terrain, suivre la nappe et rendre les cartes de risques compréhensibles pour les habitants permettraient de mieux décider où construire et comment protéger l’existant. Les bassins, les dépressions indispensables au stockage et les couloirs d’écoulement doivent être préservés dans les faits. Une autorisation de construire devrait tenir compte de l’effet du projet sur les parcelles voisines et sur l’ensemble du bassin versant, ce territoire dont les eaux convergent vers un même point. Le prix élevé d’un terrain ne doit jamais tenir lieu de preuve de sa sécurité.

Cette exigence suppose de concevoir ensemble le logement, la mobilité et le drainage des eaux. Avant d’ouvrir une route, de relever une chaussée ou de densifier une cité, il faudrait vérifier par où passera l’eau, quelle quantité arrivera en aval et où elle pourra être évacuée. Les collectivités territoriales, les services d’urbanisme, d’assainissement et d’infrastructures doivent partager leurs données et arrêter une programmation commune. Un ouvrage ne devrait être réceptionné qu’après vérification de ses raccordements et de son fonctionnement jusqu’à l’exutoire. Protéger un quartier ne peut consister à envoyer plus rapidement son eau vers un autre.

Les solutions techniques doivent, elles aussi, épouser les réalités locales. Réhabiliter les conduits, les bassins et sécuriser les stations de pompage reste nécessaire. Des espaces verts capables de retenir temporairement la pluie, des noues végétalisées et des revêtements perméables peuvent compléter ces équipements. Toutefois, là où la nappe est déjà proche du sol, favoriser l’infiltration sans étude peut être inadapté. Toute action sur les eaux souterraines doit examiner leur qualité, les effets du pompage et les conditions de rejet. La bonne solution se juge à son efficacité sur le terrain, à sa durée de vie et à la possibilité réelle de l’entretenir. Le curage doit être réalisé à temps dans les quartiers, les déchets extraits effectivement évacués, les avaloirs surveillés et les branchements clandestins corrigés et sanctionnés. Le contrôle doit s’accompagner d’une collecte régulière des déchets et de solutions de raccordement accessibles. Les habitants peuvent signaler les points critiques et contribuer à la vigilance, mais leur mobilisation ne doit pas devenir le substitut permanent d’un service public défaillant. De même, les alertes météorologiques doivent déboucher sur des consignes compréhensibles, des itinéraires sûrs et une assistance prévue pour les personnes qui ne peuvent se déplacer seules.

La prévention a aussi besoin de budgets suffisants et crédibles. Il ne suffit pas d’annoncer une enveloppe : il faut que les crédits soient disponibles avant les pluies, que les marchés soient exécutés dans les délais et que les équipements restent utilisables après leur inauguration. Publier les montants prévus, les dépenses réalisées, l’état des ouvrages et les résultats par secteur permettrait aux citoyens de suivre les engagements. La réussite devrait se mesurer à la diminution des maisons envahies, du temps de stagnation et des journées de travail perdues. Chaque franc engagé doit pouvoir être relié à une protection concrète des populations.

Enfin, lorsque le risque demeure trop élevé pour être maîtrisé sur place, le relogement doit être préparé avec les familles. Les propriétaires, les locataires et les personnes les plus vulnérables ont des besoins différents qu’il faut reconnaître. Un logement sûr, une compensation équitable selon les droits et les situations, l’accès à l’école, au transport et au travail sont les conditions d’une réinstallation digne. On ne répare pas une vulnérabilité en créant une nouvelle précarité. À long terme, rendre d’autres territoires attractifs par l’emploi et les services donnerait aussi aux ménages davantage de choix que celui de s’entasser dans les espaces encore disponibles de la presqu’île.

Ce que nous devons aux familles endeuillées et aux habitants qui recommencent après chaque hivernage, c’est une action qui se poursuive lorsque le soleil revient. Dakar peut apprendre de ses erreurs et aménager autrement, en donnant à l’eau un passage et à chacun une place sûre. Ceux qui ont quitté les campagnes parce que la pluie manquait ne devraient pas léguer à leurs enfants une ville où son retour fait peur. Notre responsabilité est de rendre possible ce jour simple : celui où, dans une maison de Dakar, un enfant entendra la pluie sur le toit et pourra continuer à dormir.

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