Site icon Rewmi.com

Madagascar, nouvel élément perturbateur de la diplomatie africaine ?

Madagascar

Suspendu de l’Union africaine mais courtisé par Moscou, Madagascar force UA, SADC, ONU et partenaires occidentaux à bricoler un dispositif inédit pour éviter qu’une junte isolée ne bascule durablement dans l’orbite russe, au risque de fragiliser tout le multilatéralisme africain.

Depuis plusieurs semaines, une poignée de diplomates s’active discrètement autour du dossier malgache. À l’initiative de l’envoyé spécial de l’Union africaine (UA) à Madagascar, le Djiboutien Mohamed Idris Farah, un “groupe de contact” est en gestation pour suivre la transition conduite par le colonel Michaël Randrianirina. L’idée : réunir autour de la Grande Île des représentants de l’ONU, de l’Union européenne, de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et de la SADC, afin d’éviter que la junte ne se retrouve en tête-à-tête diplomatique avec Moscou. L’architecture, révélée par Africa Intelligence, est soutenue par le président de la Commission de l’UA, Mahamoud Ali Youssouf, et par plusieurs chefs d’État inquiets de voir un nouveau régime militaire africain “blanchir” son coup d’État à l’ombre du Kremlin.

Ce dispositif répond à un double impératif contradictoire. D’un côté, il s’agit de maintenir Madagascar dans les circuits diplomatiques régionaux pour limiter le risque d’un alignement complet sur la Russie. De l’autre, l’UA doit préserver la cohérence de sa doctrine contre les “changements anticonstitutionnels de gouvernement”, qui lui a valu de suspendre la Grande Île dès le lendemain du putsch d’octobre 2025. La SADC joue, elle aussi, les équilibristes : après avoir dénoncé “une grave atteinte à l’ordre démocratique”, elle a dépêché à deux reprises un Panel des sages conduit par l’ancienne présidente malawite Joyce Banda, afin de combiner condamnation de principe et canal de dialogue étroitement surveillé avec Antananarivo. Cette prudence s’explique aussi par les relations que le président Rajoelina avait su entretenir avec plusieurs dirigeants de la région, dont certains continueraient, en coulisses, à lui accorder une forme de soutien et de crédit.

Le multilatéralisme panafricain au défi

Au plan formel, Madagascar reste sous le coup d’une suspension de l’UA pour “changement inconstitutionnel de gouvernement”. Dans les faits, la situation est plus ambivalente. La plupart des partenaires bilatéraux (Etats-Unis, France, Chine, Japon, etc.) ont maintenu ouvert leur canal avec la junte, isolant l’UA, tandis que la SADC a assouplis sa position quand Antananarivo a finalement publié, suivant son ultimatum, une feuille de route de transition. Un calendrier de transition de deux ans, avec des élections annoncées pour 2027, a été obtenu, mais les garanties concrètes sur la nature du processus restent floues.

Cette ambiguïté s’inscrit dans une évolution plus large des positions panafricaines face aux juntes. Depuis 2020, le continent a vu se multiplier les transitions militaires, du Sahel à l’Afrique centrale, installant de facto une praxis violente de l’alternance du pouvoir sur le continent. Une tendance Inacceptable pour la réputation et l’attractivité – déjà faible- des Etats Africains. Les transitions militaires qui en sont issus ont poussé certains dirigeants, comme João Lourenço, à dénoncer ces régimes qui “font laver” leurs coups d’État par des élections de façade. Dans ce contexte, lever aujourd’hui la suspension malgache sur la seule base d’un calendrier promis risquerait de décrédibiliser davantage la doctrine de l’UA.

Pour autant la junte charrie une menace géopolitique majeure : la possibilité de voir un État côtier stratégique du canal du Mozambique s’ancrer durablement dans le dispositif russe en Afrique, à la manière du Mali ou de la Centrafrique. D’où l’option intermédiaire : maintenir la sanction, mais créer un couloir diplomatique encadré via le groupe de contact, plutôt que laisser la Russie devenir l’interlocuteur exclusif d’Antananarivo. Madagascar, en ce sens, devient un facteur de perturbation pour la cohérence du multilatéralisme africain, sommé d’innover pour ne pas se dédire.

Le contraste est d’autant plus marqué que l’ancien président Andry Rajoelina, malgré les critiques qu’on peut lui formuler, avait réussi à arrimer solidement la Grande Île au jeu multilatéral. Antananarivo participait pleinement aux sommets Afrique–UE, entretenait une relation suivie avec la SADC et la Commission de l’UA, mobilisait des financements de la Banque mondiale, de la BAD ou de bailleurs bilatéraux, et s’efforçait de rester un partenaire fréquentable pour les chancelleries occidentales. Une posture qui, malgré des limites, offrait un cadre lisible. La junte, elle, joue les acrobates : elle revendique une transition “souveraine” tout en capitalisant sur sa valeur stratégique pour attirer Moscou, puis sur la peur de Moscou pour forcer l’UA et la SADC à composer.

L’ombre russe sur les élections et le risque de cornerisation

C’est sur le terrain électoral que le malaise devient le plus palpable. Alors que l’UA conditionne la réintégration de Madagascar à un “processus électoral crédible et effectif”, la Russie avance ses pions au cœur même de l’appareil chargé d’organiser le scrutin. La Commission électorale nationale indépendante (CENI), recomposée après le putsch, a noué des liens étroits avec la Commission électorale centrale russe. Son président, Thierry Rakotonarivo, ancien directeur de cabinet du président pro-russe de l’Assemblée, a déjà participé à une conférence internationale à Moscou sur l’observation des scrutins, et annoncé publiquement qu’un appui technique, logistique et financier russe aux prochaines élections malgaches était à l’étude.

Dans la foulée, une petite délégation de cadres de la CENI s’est rendue, ces derniers jours, à Moscou pour suivre une formation centrée sur la participation des jeunes aux élections. Derrière la vitrine, les champs d’assistance évoqués concernent des points névralgiques : formation des agents, gestion numérique des listes, transmission des résultats. Autrement dit, les segments mêmes sur lesquels se bâtit – ou se délite – la confiance dans une élection. Pour l’instant, aucun accord formel n’a été signé, mais la trajectoire est claire : à mesure que l’UA et la SADC multiplient les injonctions sur la crédibilité du processus, c’est Moscou qui s’installe en partenaire privilégié de l’organe chargé de l’organiser.

Cette intrication embarrasse les instances africaines. Elles doivent tenir ensemble trois exigences difficilement compatibles : sanctionner le coup d’État, éviter un basculement complet vers la Russie, et garantir un minimum de crédibilité au scrutin de sortie de crise. Or, plus la Russie investit la sécurité du régime – instructeurs, matériel, coopération militaire – et le dispositif électoral, plus le coût politique d’une reconnaissance de la transition s’élève pour l’UA et la SADC. À l’inverse, une rigidité excessive risquerait de pousser davantage la junte dans les bras de Moscou, qui n’a aucun intérêt à voir les partenaires africains et occidentaux reprendre la main.

Au bout de cette logique, Madagascar court le risque d’une cornerisation : trop engagé avec la Russie pour rassurer pleinement ses voisins, mais trop sanctionné et contesté pour retrouver facilement une place normale dans les enceintes africaines. La junte, par calcul, transforme ainsi la Grande Île en casse-tête pour le multilatéralisme panafricain. Le tout dans un environnement où la présence de Moscou est rarement synonyme ni de stabilité, ni de bonne gouvernance.

 

Quitter la version mobile