Si des avancées sont enregistrées dans l’encadrement de l’industrie du tabac au Sénégal, plusieurs brèches institutionnelles demeurent préoccupantes. L’Indice d’ingérence de l’industrie du tabac 2025 met notamment en lumière l’absence d’un code de conduite, les insuffisances en matière de transparence et le maintien de certains avantages fiscaux.
Le Sénégal semble avoir amorcé une inflexion dans la lutte contre l’ingérence de l’industrie du tabac dans l’élaboration des politiques publiques. Toutefois, les progrès accomplis restent encore insuffisants pour prémunir durablement les décisions publiques contre les influences de ce secteur. C’est le principal enseignement de la troisième édition de l’Indice d’ingérence de l’industrie du tabac (IIT) au Sénégal. Portant sur la période d’avril 2023 à mars 2025, cette évaluation mesure l’influence exercée par l’industrie du tabac sur les politiques publiques, à l’aune de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la Santé pour la lutte antitabac (CCLAT). L’édition 2025 fait état d’une légère amélioration de la situation, tout en relevant la persistance de plusieurs insuffisances institutionnelles.
Des avancées qui ne dissipent pas les vulnérabilités
Parmi les évolutions favorables, le Sénégal applique l’interdiction faite aux pouvoirs publics de prendre part aux activités de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) de l’industrie du tabac, conformément à la loi 2014-14. Autre avancée significative : la révision de la loi 2014-14 ainsi que de son décret d’application a été validée et transmise pour étude en Conseil des ministres. Parallèlement, un Plan stratégique national de lutte contre le commerce illicite du tabac, couvrant la période 2025-2029, a également été validé.
Ces avancées demeurent toutefois contrebalancées par d’importantes lacunes dans le dispositif de prévention. L’absence d’un code de conduite destiné à régir les interactions entre les pouvoirs publics et l’industrie du tabac est ainsi identifiée comme l’une des principales faiblesses du système. À cela s’ajoute l’absence de mécanismes suffisamment robustes de transparence encadrant ces relations.
La question de la transparence demeure, elle aussi, préoccupante. La collecte et la publication des informations relatives aux activités de l’industrie, à ses recettes ainsi qu’à ses dépenses de marketing restent jugées insuffisantes. Des intérêts industriels qui continuent de disposer de relais. La fiche met également en évidence la persistance de certaines pratiques susceptibles de favoriser l’influence de l’industrie. Celle-ci recourrait notamment à des « groupes de façade » ou à des organisations alliées, parmi lesquelles l’Association des fumeurs du Sénégal et le réseau REJOINT, afin de promouvoir ses intérêts.
À cette problématique s’ajoutent le commerce illicite des produits du tabac et l’essor de nouveaux produits, notamment les cigarettes électroniques, qui constituent désormais des défis majeurs pour les politiques de santé publique. La question fiscale demeure également au cœur des préoccupations. Si des progrès ont été enregistrés dans ce domaine, des exonérations fiscales sur le tabac brut continuent d’être accordées dans le cadre du Code des investissements.
S’agissant des conflits d’intérêts, l’absence d’un cadre juridique encadrant le financement des partis politiques est considérée comme une vulnérabilité. La fiche précise toutefois qu’aucun cas récent de conflit d’intérêts impliquant de hauts responsables publics n’a été établi. Un lourd tribut sanitaire et économique
Derrière les enjeux de gouvernance et d’ingérence se profile une réalité sanitaire particulièrement préoccupante. Le tabagisme serait associé à quelque 4 500 décès chaque année au Sénégal. Les maladies non transmissibles imputables au tabac représenteraient, par ailleurs, 37 % des dépenses annuelles de santé. Quant au coût économique global du tabagisme, il est estimé à 233,6 milliards F CFA par an. La situation est d’autant plus préoccupante que l’exposition au tabac touche également les plus jeunes.
Selon les données présentées dans la fiche, 6 % des adultes consomment des produits du tabac, avec une prévalence de 11 % chez les hommes contre 1,2 % chez les femmes. Chez les adolescents âgés de 13 à 15 ans, 9,2 % utilisent des produits du tabac, selon les données du GYTS 2020. Plus alarmant encore, l’âge moyen d’initiation aurait considérablement diminué, passant de 13 ans en 2013 à seulement 7 ans en 2020. Sur le marché national, Philip Morris International (PMI), à travers notamment les marques Marlboro et L&M, détient, selon la fiche, l’exclusivité du marché de la production de cigarettes au Sénégal. Six leviers pour préserver les politiques publiques de santé.
Face à ces vulnérabilités, les recommandations formulées mettent l’accent sur la nécessité de renforcer les garde-fous institutionnels et de préserver l’indépendance des politiques de santé publique. La priorité consiste à adopter un code de conduite strict encadrant les interactions entre les agents de l’État et les représentants de l’industrie du tabac. La deuxième porte sur la transparence. Pour toute rencontre avec l’industrie jugée strictement nécessaire, il est préconisé de rendre publics les procès-verbaux, les ordres du jour ainsi que l’identité des participants. Le troisième axe concerne le suivi et la traçabilité des produits du tabac.
Les recommandations préconisent l’instauration d’un dispositif indépendant de l’industrie et le rejet du système Codentify » promu par cette dernière dans le cadre de la lutte contre le commerce illicite. Le quatrième levier vise le régime fiscal. Il s’agit de revoir le Code des investissements afin de supprimer les exonérations de taxes à l’importation dont bénéficie l’industrie du tabac. Le cinquième appelle à intensifier les campagnes nationales de sensibilisation sur les dangers liés à l’ingérence de l’industrie du tabac, avec une attention particulière accordée aux décideurs et aux jeunes. Enfin, la sixième recommandation concerne le financement durable de la lutte antitabac et contre les maladies non transmissibles. Les sources préconisent notamment d’accélérer la signature des décrets nécessaires à la mise en place d’une taxe parafiscale et d’un fonds spécifiquement consacré à cette lutte.
Au terme de cette troisième évaluation, le constat apparaît donc contrasté. Le Sénégal a engagé plusieurs réformes et enregistré des avancées, notamment avec la révision annoncée du cadre juridique et la validation d’un plan stratégique contre le commerce illicite. Mais l’absence de mécanismes suffisamment contraignants pour réguler les interactions avec l’industrie, les déficits de transparence et la persistance de certains avantages fiscaux constituent encore autant de brèches à combler.
L’enjeu est désormais de consolider ces acquis et de transformer les engagements en dispositifs pleinement opérationnels, afin que la protection de la santé publique demeure à l’abri des intérêts de l’industrie du tabac.
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