Il est commode d’accuser l’État d’affamer le peuple ; il l’est moins de retrouver, dans les décisions que l’on dénonce, la trace de ses propres arbitrages. C’est pourtant à cette épreuve de mémoire qu’Ousmane Sonko doit consentir. La parole politique peut changer de ton, les alliances se défaire, les circonstances redistribuer les rôles : les responsabilités exercées demeurent. Elles ne s’effacent ni devant une salle acquise ni sous les applaudissements d’un parti. Celui qui a dirigé le gouvernement ne saurait demander aux Sénégalais d’oublier ce qu’il décidait hier pour ne retenir que ce qu’il dénonce aujourd’hui.
Les déclarations qui lui sont attribuées au King Fahd Palace appellent ainsi autre chose qu’une nouvelle bataille d’invectives. Elles appellent des explications. Sur 7TV, le député Abdou Mbow lui oppose des accusations précises : Ousmane Sonko aurait assuré, à la Primature, l’arbitrage final de la loi de finances initiale pour 2026 et porté les orientations du Plan de redressement économique et social présenté le 1er août 2025. Il aurait donc à répondre de la construction budgétaire dont il contesterait désormais les conséquences. Selon le député, les prévisions de recettes, annoncées autour de 5 000 milliards de francs CFA, auraient été excessivement optimistes, une moins-value de 453 milliards devant être prise en compte dans la loi de finances rectificative. Ces chiffres doivent être confrontés aux documents budgétaires ; leur portée est trop sérieuse pour être abandonnée à la seule polémique. Mais la question politique, elle, ne peut être esquivée : quelle part de ces prévisions relève des arbitrages de celui qui prétend aujourd’hui en dénoncer les effets ? Une recette attendue qui ne se réalise pas n’est pas une somme qui se serait mystérieusement volatilisée ; c’est, entre autres causes possibles, une hypothèse à réexaminer et une responsabilité à éclaircir. Les Sénégalais ont droit à cette explication, surtout lorsqu’on leur a demandé d’accepter de nouveaux efforts au nom du redressement national.
Car il faut bien retrouver le fil des discours. On ne peut défendre l’élargissement de l’assiette fiscale lorsqu’on conduit l’action gouvernementale, puis présenter toute mesure de rendement comme une entreprise dirigée contre le peuple sans expliquer ce qui a changé dans son analyse. La formule sur une fiscalité étendue « jusqu’aux corbillards », prêtée à Ousmane Sonko, comme les prix du diesel évoqués dans cette controverse — 867 francs CFA, puis 976 francs CFA à l’horizon 2027 —, exige des références précises et une mise en contexte. Elle renvoie néanmoins à une interrogation de fond : où s’arrête la rigueur que l’on justifie et où commence celle que l’on condamne ? Il est parfaitement honorable de corriger une doctrine à l’épreuve des faits. Encore faut-il avoir la franchise de reconnaître cette correction. Le peuple peut comprendre une erreur ; il est fondé à refuser qu’on lui présente successivement deux certitudes contraires avec la même assurance et sans un mot sur le chemin parcouru.
L’affaire des Bourses de sécurité familiale rend cette exigence plus pressante encore. Abdou Mbow affirme que deux années se seraient écoulées sans paiement sous la responsabilité gouvernementale d’Ousmane Sonko, malgré une inscription budgétaire de 55 milliards de francs CFA. Il lui oppose un effort social désormais annoncé à 140 milliards, contre une référence de 70 milliards, en lien avec le Registre national unique et un ensemble de 1 000 649 ménages. Ce sont des affirmations suffisamment précises pour recevoir une réponse documentée : quels crédits ont été ouverts, quels paiements ont été effectués, quels arriérés subsistent, et combien de familles ont effectivement été servies ? Il faut également établir que les enveloppes comparées couvrent les mêmes prestations et les mêmes bénéficiaires. Une annonce ne nourrit personne avant d’être exécutée ; une inscription budgétaire ne vaut pas versement. Mais si les impayés dénoncés sont établis, celui qui avait la charge de l’action gouvernementale doit en répondre. Il ne saurait s’installer dans le rôle du défenseur des familles vulnérables en laissant dans l’ombre les décisions, les retards ou les empêchements de sa propre gestion. La précarité oblige à davantage de vérité, parce que ceux qui la subissent disposent de moins de moyens pour attendre.
Dans cette controverse, les recrutements d’enseignants, les moyens consacrés à la santé et les mesures annoncées pour le Port autonome de Dakar doivent eux aussi être appréciés sur leurs résultats. Le gouvernement ne peut se contenter de les invoquer ; ses adversaires ne peuvent les tenir pour inexistants par simple commodité de discours. Quant à l’annonce, rapportée dans le débat, d’un refus de PASTEF de voter la loi de finances rectificative, elle mérite une discussion sérieuse. Un vote contre un budget est un droit parlementaire ; le qualifier, à lui seul, de « haute trahison » serait faire subir aux mots une violence qui finirait par obscurcir les faits. Ce droit n’affranchit cependant personne de l’obligation d’expliquer son vote. Si le parti conteste la correction d’un budget élaboré sous l’autorité de son propre dirigeant, il lui revient de dire quelles dispositions il rejette, quelles solutions il propose et comment il entend assurer le financement des engagements publics. On doit pouvoir suivre une pensée politique d’un exercice de responsabilité à l’autre. À défaut, le refus devient une posture dont les citoyens sont invités à supporter le coût sans en comprendre la logique.
Au-delà des chiffres demeure une question de tenue. Ousmane Sonko doit à la République cette élégance qui ne s’apprend pas dans les seules dispositions d’une Constitution. Elle est faite de retenue, de discernement, du respect des fonctions jusque dans le désaccord avec ceux qui les occupent. Elle comprend tant de règles non écrites dont les esprits les plus sommaires se croient affranchis parce qu’ils n’en trouvent la sanction dans aucun code. Tout ce qui est permis n’est pas digne ; tout ce qui soulève les applaudissements n’élève pas celui qui le prononce. Il existe une manière de combattre qui laisse debout la maison commune, et une manière de chercher la victoire qui en arrache les pierres. Un homme qui a exercé de hautes fonctions doit connaître cette différence. Il sait ce que coûte une parole publique, ce qu’elle autorise chez les fidèles et ce qu’elle peut défaire dans un pays où les passions politiques ont déjà laissé tant de blessures. La force d’un dirigeant se mesure aussi à ce qu’il retient, à l’humiliation qu’il épargne, à l’institution qu’il protège alors même qu’il pourrait tirer profit de son affaiblissement.
Le président Bassirou Diomaye Faye est, lui aussi, comptable de cette hauteur. Il lui appartient de rendre lisible l’action publique, de faire établir les faits et de préserver l’autorité de l’État sans nourrir une querelle de personnes. Quant aux accusations attribuées au journaliste Madiambal Diagne, elles doivent être examinées selon les preuves qui les soutiennent : l’absence de démenti ou de plainte ne saurait tenir lieu d’aveu. Une contribution qui réclame la vérité ne peut se dispenser de cette exigence lorsqu’elle contrarie sa propre démonstration. C’est précisément ainsi que la critique acquiert sa force : en demeurant juste jusque dans sa sévérité.
Monsieur Sonko, nul ne vous demande de renoncer au combat politique. Il vous est demandé d’y apporter la mémoire de vos actes et la dignité des charges que vous avez exercées. Expliquez vos arbitrages, répondez aux chiffres, opposez des pièces aux accusations, donnez à vos désaccords la consistance de propositions. Vous avez suffisamment appelé les autres à rendre des comptes pour savoir que cette exigence vous concerne. Le Sénégal n’appartient ni à un parti ni à une popularité. Ceux qui aspirent à le conduire doivent lui laisser davantage que le souvenir de leurs colères. Les fonctions passent ; le devoir de tenue demeure.
Par Ameth Kamara
Journaliste — Expert en communication
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