Uploader By Gse7en
Linux rewmi 5.15.0-134-generic #145-Ubuntu SMP Wed Feb 12 20:08:39 UTC 2025 x86_64
IMG 20260323 WA0102

Sonko–Diomaye : « Pourquoi la coopération vaut mieux que la rivalité » par Par Dr. Ibrahima Gassama, économiste, PhD.

Dans toute démocratie, il peut exister des désaccords entre un Président et son Premier ministre. Ce n’est pas en soi un drame. Le problème commence lorsque la divergence cesse d’être un mécanisme d’ajustement utile pour devenir une compétition de positionnement. Au Sénégal, la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko suscite de nombreux commentaires parce qu’elle met en jeu bien plus que deux personnalités : elle engage la cohérence de l’action publique, la crédibilité du pouvoir et la confiance des citoyens. La théorie des jeux offre ici une grille de lecture simple et puissante. Elle permet de comprendre pourquoi, dans un tandem exécutif, la coopération produit un meilleur résultat collectif que l’affrontement individualiste, même lorsque chaque acteur pense, à court terme, avoir intérêt à jouer sa propre carte.

Le pouvoir à deux : un jeu stratégique, pas une simple affaire d’humeur

La théorie des jeux étudie des situations dans lesquelles le résultat de chacun dépend aussi des choix de l’autre. C’est exactement le cas d’un exécutif bicéphale. Le président ne gouverne pas dans le vide. Le Premier ministre non plus. Chacun agit en tenant compte de l’autre, de l’opinion, de l’administration, de la majorité parlementaire, des partenaires sociaux et des marchés. Autrement dit, nous sommes face à un jeu stratégique où chaque geste, chaque déclaration et chaque silence peut modifier le comportement de l’autre.

Pour rendre cela concret, imaginons deux options ouvertes aux deux dirigeants. Première option : coopérer. Cela signifie se parler franchement, arbitrer les désaccords en interne, afficher une ligne commune sur les priorités, répartir clairement les rôles et éviter les signaux contradictoires. Deuxième option : se singulariser. Cela signifie multiplier les messages divergents, nourrir les bases militantes respectives, faire sentir qui pèse le plus et laisser s’installer l’idée d’une dualité de commandement. Dans le premier cas, chacun renonce à une part de gain personnel immédiat, mais l’État gagne en stabilité. Dans le second, chacun peut croire qu’il renforce son propre camp, mais le coût collectif augmente rapidement.

C’est ce que montre le dilemme du prisonnier. Dans un jeu pur, chaque joueur a intérêt à se méfier et à trahir, car cela le protège contre le risque d’être le seul à coopérer. L’individualisme peut donc offrir un avantage immédiat. Mais ce calcul produit souvent un résultat moins bon pour les deux : la méfiance est rationnelle à court terme, tout en restant sous-optimale à long terme.

Pourquoi la coopération rapporte davantage

Dans le cas sénégalais, la coopération entre le président et le Premier ministre a une valeur économique et institutionnelle directe. Elle réduit d’abord l’incertitude. Or l’incertitude est l’un des impôts invisibles les plus coûteux pour une économie. Quand les acteurs économiques perçoivent un pouvoir divisé, ils retardent leurs décisions, attendent des clarifications et deviennent plus prudents. L’administration elle-même hésite, car elle ne sait plus toujours quel centre d’impulsion l’emporte. Les investisseurs, les bailleurs, les partenaires techniques et financiers lisent alors non seulement les chiffres, mais aussi les signaux politiques.

À l’inverse, une coopération visible crée ce que les économistes appellent un gain de coordination. Les ministres savent quelle ligne suivre. Les directeurs d’administration arbitrent plus vite. Les partenaires internationaux identifient un interlocuteur cohérent. Les citoyens comprennent mieux le cap. Dans un pays qui doit simultanément restaurer la confiance budgétaire, accélérer l’emploi, faire face à la cherté de la vie et tirer parti des hydrocarbures sans négliger l’économie réelle, cette cohérence n’est pas un luxe. C’est un actif stratégique.

Un exemple simple permet de le voir. Si le président porte une orientation institutionnelle d’apaisement et de stabilité, pendant que le Premier ministre pousse une dynamique de rupture et de transformation, ces deux registres peuvent être complémentaires à condition d’être articulés. L’un rassure, l’autre mobilise. L’un stabilise, l’autre accélère. Mais sans coordination, cette complémentarité se transforme en contradiction. Ce qui pouvait être une force devient un bruit politique. Et dans un moment économique délicat, le bruit finit toujours par coûter cher.

Le piège de l’approche individualiste

L’approche individualiste séduit souvent parce qu’elle offre un bénéfice psychologique immédiat. Chaque camp se dit qu’en marquant sa différence, il protège son espace, entretient sa base et prépare l’avenir. Mais ce calcul est souvent myope. Dans un jeu répété, c’est-à-dire dans une relation appelée à durer, la stratégie la plus efficace n’est pas la confrontation ; c’est la coopération crédible, assortie de règles claires.

Quand deux têtes de l’exécutif commencent à se défier, plusieurs effets pervers apparaissent. D’abord, les entourages se radicalisent. Chacun pousse son leader à tenir bon. Ensuite, le moindre désaccord devient un test de force. Enfin, les arbitrages techniques se transforment en épreuves politiques. À ce stade, le jeu n’oppose plus seulement deux responsables ; il contamine tout l’appareil d’État.

On observe alors un phénomène classique de théorie des jeux : l’équilibre sous-optimal. Personne n’obtient réellement ce qu’il voulait, mais tout le monde se retrouve coincé dans une mauvaise situation. Le Président perd une partie de sa capacité de rassemblement. Le Premier ministre perd de l’efficacité gouvernementale. La majorité se fragmente. Cela ouvre une porte de récupération à une opposition qui aspire à exister sur la scène. Les citoyens, eux, voient s’élargir le fossé entre les promesses de transformation et la réalité des résultats.

Pour bien expliquer le phénomène, prenons l’exemple d’une famille qui tient une boutique. Si les deux gérants donnent des consignes opposées au personnel, discutent des prix devant les clients et se surveillent mutuellement au lieu de gérer les stocks, les ventes chutent. Aucun des deux n’a pourtant intérêt à la faillite. Mais chacun, voulant garder la main, contribue malgré lui à désorganiser l’entreprise. L’État n’est pas une boutique, bien sûr, mais le mécanisme de désordre stratégique est comparable.

Un bon jeu politique repose sur des règles

La théorie des jeux enseigne aussi qu’une coopération durable n’est pas fondée sur les bons sentiments, mais sur des règles du jeu acceptées. Pour un tandem au sommet de l’État, cela suppose au moins quatre choses. D’abord, une division claire des rôles entre la fonction présidentielle, qui doit incarner l’unité, la vision longue et l’arbitrage supérieur, et la fonction primatoriale, qui doit piloter l’action gouvernementale, la réforme et l’exécution. Ensuite, des mécanismes réguliers de concertation, loin des micros et des surenchères. Troisièmement, une discipline de communication : dans les moments sensibles, la divergence doit se traiter en interne, pas se mettre en scène. Enfin, une hiérarchie des intérêts où le gain du pays passe avant celui des clans.

Ce point est essentiel. Dans les jeux répétés (qui durent), la coopération devient souvent l’équilibre le plus rentable. Pourquoi ? Parce qu’un joueur qui trahit aujourd’hui peut perdre beaucoup plus demain : confiance rompue, représailles, blocages, coût politique accru. La confiance devient alors un investissement stratégique, et non un simple geste moral.

Le Sénégal a besoin d’un État prévisible, non parce qu’il faudrait effacer le débat, mais parce qu’aucun projet sérieux de transformation ne peut avancer dans une ambiance de duel. Les grands chantiers de souveraineté économique, de maîtrise budgétaire, de réforme de l’administration, d’emploi des jeunes et de coût de la vie exigent une coordination fine entre impulsion politique et stabilité institutionnelle. La rivalité peut faire vibrer les militants ; la coopération, elle, produit des résultats.

La vraie victoire est collective

Au fond, l’enjeu n’est pas de savoir qui, du président ou du Premier ministre, a le plus de légitimité politique, la plus grande capacité de mobilisation ou la plus forte emprise sur l’agenda. L’enjeu est de savoir quel type de jeu ils choisissent. Un jeu à somme négative, où chacun protège son camp pendant que le pays paie la facture ? Ou un jeu coopératif, où chacun consolide sa place en prouvant qu’il sait créer de la valeur publique ?

Pour le grand public, la leçon est simple. Quand les dirigeants coopèrent, les décisions sont plus lisibles, les institutions sont plus solides et l’économie respire mieux. Quand ils s’affrontent, les signaux se brouillent, les chantiers ralentissent et la confiance s’érode. La théorie des jeux nous rappelle ici une vérité de bon sens : dans certaines situations, vouloir gagner seul, c’est préparer l’échec de tous.

Le tandem Sonko–Diomaye a été porté par une immense attente populaire. Cette attente ne sera honorée ni par l’ambiguïté, ni par la compétition, ni par la mise en scène de rapports de force. Elle le sera par une coopération mûrie, structurée et disciplinée. En politique comme en économie, les meilleurs équilibres sont souvent ceux qui permettent au collectif d’avancer.


Par Dr. Ibrahima Gassama, économiste, PhD.

Vérifier aussi

trump

Guerre contre l’Iran: Trump ravale son ultimatum de 48 heures

Dans un article publié dans les colonnes du journal Point actu, l’auteur a mentionné que …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *