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Le FMI, partenaire ou frein ? Quand des experts s’enlisent (par Driss Junior DIALLO)

Tribune

À quelques jours de l’arrivée d’une mission du Fonds monétaire international à Dakar, et alors que l’État vient de solder par anticipation plus de 58 milliards de francs CFA pour rassurer les marchés, le débat ressurgit avec la force d’une évidence : le FMI est-il, pour le Sénégal, un partenaire ou un frein ? Pour une partie des économistes et des observateurs souverainistes, le verdict est tranché : présent depuis plus de quarante-cinq ans, le Fonds n’aurait jamais permis d’améliorer durablement la situation du pays. Il faudrait, soutiennent-ils, explorer d’autres voies. La formule est forte. Elle est aussi, pour l’essentiel, un faux procès.

Disons-le d’emblée : sur deux points, ces analystes ont raison. Les programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990 ont laissé des cicatrices réelles — démantèlement de l’encadrement agricole, austérité sociale, décennies perdues. Et un pays qui a vécu sous programme de façon quasi continue pendant quarante-cinq ans a, de fait, échoué à bâtir son autonomie financière. La dépendance chronique n’est pas une vue de l’esprit ; c’est le symptôme d’un modèle qui n’a pas tenu ses promesses. Reconnaître cela n’est pas une concession : c’est le point de départ d’un diagnostic sérieux.

Mais c’est précisément là que le raisonnement dérape. Affirmer que « le FMI est là depuis quarante-cinq ans et que rien ne s’est durablement amélioré » revient à confondre la présence et la cause. Le Fonds n’arrive jamais par hasard : il arrive parce que la crise est déjà installée. On ne juge pas un médecin sur le fait que le patient était malade en franchissant la porte de son cabinet. Pour soutenir que le FMI a aggravé la situation du Sénégal, encore faudrait-il démontrer ce qu’aurait été le pays sans lui — exercice que personne n’a sérieusement conduit, et que le slogan évite soigneusement.

L’actualité récente en administre la preuve la plus éclatante. Si le programme de 1,8 milliard de dollars a été suspendu en 2024, ce n’est pas à cause d’une politique imposée par Washington : c’est parce qu’un audit a révélé que les déficits et la dette avaient été massivement sous-déclarés par l’administration précédente. La dette cachée — estimée entre onze et treize milliards de dollars, soit plus du quart de l’endettement total — est un acte de l’État sénégalais, pas une recommandation du Fonds. Le FMI a été trompé, non obéi. On ne peut pas, dans la même phrase, présenter l’institution comme toute-puissante et comme dupée. Il faut choisir.

Vient alors la question qui décide de tout, et que le discours souverainiste contourne : si ce n’est pas le FMI, alors qui comble le trou ? Car le besoin de financement, lui, n’est pas une opinion. La loi de finances 2026 affiche des dépenses de 7 434 milliards de francs CFA pour 6 189 milliards de recettes — un déficit cadré à 5,37 % du PIB — auquel s’ajoute le « mur de la dette » des années 2026 à 2028. Le service de la dette absorbait déjà, fin septembre 2025, près de 22 % des recettes de l’État. Ce gouffre doit être financé, programme ou pas. Les voies de remplacement existent, mais aucune n’est gratuite : l’endettement bilatéral auprès de la Chine ou des pays du Golfe ne fait que déplacer la dépendance, en troquant une conditionnalité multilatérale transparente contre une conditionnalité bilatérale opaque ; les marchés, eux, ont déjà poussé les obligations sénégalaises à des planchers historiques, rendant l’emprunt prohibitif ; et la restructuration se paierait au prix fort, par la fermeture durable de l’accès au crédit. Se libérer du FMI ne libère pas du besoin de financement. C’est même souvent l’inverse : la souveraineté vis-à-vis du Fonds peut s’accompagner d’une dépendance accrue, simplement vis-à-vis d’un autre créancier.

Reste enfin la part de vérité que ces observateurs pressentent sans la nommer. La vraie contrainte de souveraineté, au Sénégal, ne s’appelle pas FMI : elle s’appelle architecture monétaire. Tant que le franc CFA reste arrimé à l’euro, encadré par les règles de réserves de la BCEAO et la libre circulation des capitaux dans la zone, la marge de manœuvre macroéconomique du pays demeure structurellement bornée. Le Fonds n’est qu’en aval de cette réalité. Quitter le FMI n’y changerait rien. Si l’on veut un débat de souveraineté, c’est là qu’il faut le porter — pas dans un procès commode contre une institution qui n’est, au fond, qu’un révélateur de nos propres choix.

Et c’est peut-être le plus révélateur : cette querelle économique habille une rupture politique. En présentant la cassure entre le président Faye et son ancien Premier ministre comme un choix entre dépendance et option souverainiste, on donne un sens noble à un réalignement de pouvoir. L’idéologie est ici le pavillon, rarement la cause.

Le Sénégal n’a donc pas à choisir entre le FMI et la souveraineté. Il a à comprendre que le FMI n’est ni partenaire ni frein : il est un miroir. Il ne fait qu’imposer les conséquences de nos arbitrages budgétaires. Le seul levier de souveraineté qui vaille est interne : la qualité de la dépense publique, l’élargissement d’une base productive trop étroite, le recouvrement fiscal, la transparence des comptes — tout ce que l’épisode de la dette cachée a précisément mis à nu. Nos compatriotes l’ont d’ailleurs compris avant nos économistes : près de huit Sénégalais sur dix se disent prêts à payer davantage d’impôts pour financer le développement sur fonds propres plutôt que par l’emprunt extérieur. L’aspiration souveraine est là, intacte, populaire. Encore faut-il lui donner les moyens institutionnels de se réaliser.

La souveraineté ne se proclame pas ; elle se construit, et surtout, elle se finance.

 

Fait à Dakar, le 12 juin 2026

Driss Junior DIALLO

Consultant en gouvernance et finances publiques

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