A la croisée des périls budgétaires, de l’impératif de transformation productive et de l’urgence sociale, l’économie sénégalaise avance désormais sur une ligne de crête. Dans cet entretien de fond, Mbagnick DIOP, Président du Mouvement des Entreprises du Sénégal (MEDS) et du Groupe Promo Consulting, livre une lecture sans conformité des grands équilibres du pays: croissance sous tension, dette publique, crédibilité financière, environnement des affaires, pression fiscale et avenir du secteur privé. Avec la précision du chef d’entreprise et la hauteur de vue d’un observateur aguerri de l’économie nationale, il plaide pour un changement de paradigme: Restaurer la confiance, libérer l’entreprise et faire du secteur privé le véritable moteur de l’emploi et de la souveraineté. ( Entretien)
Président, quelle appréciation portez-vous sur la situation économique actuelle du Sénégal, entre impératif de redressement, restrictions budgétaires et perspectives de croissance ?
L’économie sénégalaise traverse une phase de vulnérabilité macroéconomique, caractérisée par un resserrement des marges budgétaires. Les projections decroissance pour 2026, établies à 5 % pour le PIB global et à 5,5 % hors agriculture et hydrocarbures (contre 3,7 % en 2025), révèlent une dynamique à géométrie variable. L’analyse rétrospective met en évidence un biais d’optimisme historique : depuis 2024, les prévisions initiales subissent des corrections baissières systématiques, les réalisations effectives restant en deçà des objectifs. L’accélération attendue du secteur non extractif n’est, pour l’heure, qu’une pure projection théorique. La soutenabilité de la croissance globale demeure tributaire de variables exogènes hautement volatiles, telles que les chocs climatiques et la fluctuation des cours mondiaux du brut. Les indicateurs de l’ANSD pour le premier trimestre 2026 confirment l’urgence structurelle. Le taux de chômage élargi s’établit à 22,9 %, affichant une dégradation de 1,2 point de pourcentage en glissement annuel. Ce phénomène,exacerbé par une démographie vigoureuse, pénalise particulièrement les jeunes et les femmes. Ce déséquilibre caractérise la fragilité du secteur privé formel, dont la capacité d’absorption reste largement inférieure au flux des nouveaux entrants sur le marché du travail. Au-delà du défi statistique, cette distorsion entre offre et demande d’emploi fragilise la cohésion sociale, altère la sécurité publique et pèse sur l’attractivité de l’environnement des affaires. L’État fait ainsi face à une équation complexe : répondre à l’accélération de la demande sociale dans un contexte de forte contraction de l’espace budgétaire.
La révélation des engagements hors bilan – communément qualifiés de « dette cachée » – a profondément reconfiguré la perception de la trajectoire budgétaire. La dégradation consécutive de la notation souveraine du pays, passant des paliers stables (Ba3 chez Moody’s et B+ chez S&P) vers des segments spéculatifs (Caa1 et CCC+), a mécaniquement renchéri le coût du capital et restreint l’accès aux marchés obligataires internationaux. Ce tarissement des flux extérieurs, amplifié par la suspension temporaire des décaissements du FMI au titre de l’appui budgétaire, a déclenché une offensive fiscale couplée à un repli massif vers le marché régional de l’UEMOA. L’effort d’assainissement est aussi réel. La rationalisation drastique des dépenses publiques a permis d’amorcer une trajectoire de consolidation budgétaire majeure, ramenant le déficit budgétaire de 13,4 % du PIB en 2024 à 7,8 % en 2025, première étape vers la cible communautaire de 3 %.
En somme, la conjoncture économique du Sénégal est déterminée par l’impératif de résilience face aux ondes de choc et de réalignement budgétaire. Si la dynamique de croissance globale demeure réelle, le véritable défi stratégique consiste à diversifier le tissu productif dans sa globalité, y compris celui hors hydrocarbures, afin de garantir une prospérité inclusive et de prémunir le pays contre le piège du « paradoxe de l’abondance », souvent qualifié de « malédiction des ressources naturelles ». Il s’agira d’inscrire l’économie sur une dynamique de transformation productive créatrice de valeur ajoutée plus importante, de création de nouvelles chaînes de valeurs et/ou d’allongement de chaînes de valeurs existantes, d’économies d’échelle et d’économies de gamme. Désormais, l’ancrage opérationnel des politiques publiques repose sur le Plan de redressement économique et social (PRES).
Quelle lecture faites-vous de l’environnement des affaires ?
L’environnement des affaires au Sénégal traverse une phase de restructuration profonde, oscillant entre avancées réglementaires et barrières structurelles. Le rapport Business Ready (B-Ready) 2025 de la Banque mondiale classe le pays au 8e rang sur 27 économies africaines évaluées, devançant ainsi la Côte d’Ivoire. Cette performance s’appuie sur le nouveau Code des investissements de septembre 2025. Sous l’égide de l’APIX, ce cadre dématérialise les procédures grâce au déploiement d’un guichet unique, réduit les délais d’octroides agréments à moins de dix jours ouvrés et garantit aux opérateurs économiques une stabilité fiscale et douanière de cinq ans. En parfaite synergie, la révision du Code général des impôts rationalise les dépenses fiscales, tandis que les douanes se digitalisent en introduisant des tarifs préférentiels pour les équipements technologiques. Cependant, la réalité opérationnelle souffre de goulets d’étranglement majeurs, récemment accentués par les révélations sur la dette publique non déclarée qui pèsent sur la crédibilité financière du pays et l’accès aux capitaux. Les coûts élevés de l’énergie et de l’immobilier d’entreprise pèsent sur la compétitivité des entreprises. Malgré l’introduction du Tribunal de commerce, l’inertie bureaucratique, la lenteur judiciaire, le manque de transparence dans l’attribution de la commande publique et le rationnement du crédit freinent les petites et moyennes entreprises (PME). Selon la Direction de la prévision et des études économiques (DPEE), bien que le climat des affaires progresse de 6,9 points au-dessus de sa moyenne de long terme (100) au premier trimestre 2026, les opérateurs dénoncent toujours la concurrence déloyale, l’insuffisance de la demande, la fiscalité lourde, l’accès difficile au crédit et au foncier, et les délestages d’électricité. Cet écosystème fait également face à des variables géopolitiques et environnementales. Les tensions sécuritaires au Sahel imposent de lourdes dépenses de souveraineté. Néanmoins, elles génèrent un effet de report positif: le Sénégal s’affirme comme un havre de stabilité politique et démocratique, attirant les sièges régionaux des multinationales. Sur le plan commercial, la volatilité des cours mondiaux des matières premières et les perturbations logistiques sont combattues par des mécanismes stricts de contenu local. En parallèle, le pays mise stratégiquement sur l’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pour diversifier ses débouchés et amortir plus efficacement les chocs asymétriques liés aux fluctuations de la demande mondiale. Enfin, la sécurité juridique renforcée par le droit de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA) coexiste avec l’émergence de critères climatiques. La vulnérabilité marquée du territoire face à l’érosion côtière et aux aléas climatiques entrave les investissements dans l’agriculture, l’hôtellerie et le tourisme. En conséquence, l’État s’oriente vers la finance islamique et les obligations vertes pour le financement des infrastructures et pour rassurer les investisseurs. Bien que le Sénégal dispose d’un arsenal incitatif robuste et d’une reconnaissance internationale avérée, la transformation effective et durable de son climat des affaires dépendra de sa capacité à réduire la corruption, à garantir une stabilité institutionnelle et politique, à simplifier les pratiques administratives réelles et à alléger les coûts des facteurs de production.
Quelles solutions ou piste de solutions sur la dette dite « cachée» pour relancer l’économie ?
Aucun rapport officiel ne mentionne de « dette cachée » ou de détournement au Sénégal. L’audit de la Cour des comptes relève uniquement des dettes contractées hors circuit budgétaire, des retards de consolidation et des besoins d’harmonisation comptable. L’hypothèse d’une dissimulation volontaire est d’ailleurs contredite par la continuité de l’État : l’actuel ministre des Finances dirigeait la programmation budgétaire sous l’ancien régime, tandis que le Premier ministre supervisait le système à la BCEAO. Qualifier cette dette de « cachée » reviendrait à engager directement leur responsabilité institutionnelle et technique.Les passifs contingents du Sénégal étaient parfaitement connus et documentés.
Dès 2018, l’Évaluation de la transparence budgétaire du FMI préconisait leur intégration aux rapports officiels, une urgence également rappelée par le rapport PEFA en 2020. Loin d’être une anomalie, ces engagements ont directement financé les infrastructures nationales et soutenu des entreprises publiques vitales et stratégiques comme la SENELEC ou PETROSEN. L’explosion de la dette publique à près de 128 % du PIB ne traduit donc aucunement une dissimulation d’informations (misstatement), mais découle uniquement d’un retard de consolidation comptable (misreporting). D’ailleurs, la recherche académique moderne recommande de mesurer la soutenabilité de la dette non plus sur le seul ratio Dette/PIB, mais sur la Valeur Nette du Secteur public. Cette approche valide l’endettement dès lors qu’il valorise l’actif national et stimule la productivité globale. Les passifs conditionnels et les arriérés de paiement constituent une réalité comptable universelle pour tous les États. Le cas du Sénégal n’a donc rien d’exceptionnel ni d’inédit. Pour redresser les comptes, l’État privilégie l’assainissement budgétaire et le levier fiscal. L’objectif affiché est de taxer l’économie numérique et les consommations à risque (jeux de hasard, alcool, tabac). Le PRES cible ainsi une hausse des recettes de 3,3 % du PIB, portant la pression fiscale à 22,11 % du PIB dans la loi de finances initiale (LFI) 2026. Toutefois, ce matraquage fiscal risque d’asphyxier le secteur privé, déjà saturé, et de compromettre la Vision « Sénégal 2050 ». Un excès d’impôt détruira inévitablement la base taxable. Parallèlement, la stratégie de gestion de la dette s’oriente vers les financements en FCFA et en euros. Ce modèle s’appuiera sur le marché régional, les obligations de la diaspora, les sukuk, les partenariats public-privé (PPP) et la finance verte. La centralisation des engagements sera modernisée par une interconnexion directe avec le Système intégré de Gestion des Finances publiques (SIGIF). L’assainissement budgétaire en cours demeure insuffisant. Concilier maîtrise de la dette et relance économique exige des réformes structurelles majeures : Le retraitement budgétaire automatique des écarts TOFE / Balance des paiements : Ce mécanisme neutralise les décalages de flux de devises en convertissant tout financement extérieur non enregistré en « dette de transition ». Il supprime les zones grises statistiques de l’endettement. Le provisionnement macroprudentiel des passifs conditionnels : L’application des règles prudentielles bancaires aux engagements souverains permet de calculer un « équivalent-crédit » pour chaque garantie. Le coût du risque de défaillance est ainsi directement imputé sur l’espace budgétaire annuel. L’adossement de la dette au bilan patrimonial consolidé du secteur public : Centré sur la Valeur Financière Nette globale, cet outil capture les mouvements de fonds entre l’État et ses agences. Toute dégradation à la périphérie du secteur public impacte alors immédiatement le bilan patrimonial souverain. La création d’un Haut Conseil de Crédibilité Budgétaire : Organe à ancrage constitutionnel, il certifie le périmètre de la dette et la sincérité du cadrage macroéconomique. En cas d’incohérence, il déclenche une « Alerte de Crédibilité » publique suspendant l’exécution budgétaire jusqu’à réconciliation des chiffres. Il sera composé d’économistes chevronnés, de statisticiens et d’universitaires indépendants nommés pour un mandat unique non révocable.
Quelles sont les perspectives économiques pour le Sénégal ?
Les perspectives économiques du Sénégal oscillent entre des opportunités structurelles réelles et des risques macroéconomiques majeurs. Si le démarrage de l’exploitation des hydrocarbures dynamise les exportations et que la Vision « Sénégal 2050 » suscite l’intérêt de la communauté internationale, l’économie fait face à de lourds déséquilibres. L’endettement public a atteint des sommets critiques, aggravé par le resserrement des conditions de financement mondiales et le gel temporaire d’appuis budgétaires extérieurs. L’incertitude liée à la non-conclusion d’un programme avec le FMI constitue également une menace majeure, réduisant drastiquement les marges de manœuvre financières de l’État. Pour l’État, l’urgence commande une austérité rigoureuse. Le calibrage des dépenses publiques et le plafonnement des subventions énergétiques s’imposent pour stabiliser le déficit à l’horizon 2027, conformément au plafond de 3 % du PIB fixé par le Pacte de convergence de l’UEMOA et inscrit dans la LFI 2026. Cependant, la vulnérabilité interne reste dictée par quatre chocs majeurs : une production d’hydrocarbures inférieure aux prévisions, une baisse de la pluviométrie, l’échec de la mobilisation des recettes fiscales du plan de redressement, et les risques climatiques globaux. La sensibilité aux cours mondiaux illustre parfaitement cette fragilité pour le secteur privé et l’économie globale. Une hausse de 20 % du prix du baril par rapport aux hypothèses de la LFI (atteignant 77,2 USD) contracterait la valeur ajoutée du raffinage national de 15,9 %. Si ce choc bonifie les revenus d’exportation de brut et atténue le déficit commercial, il pénalise les entreprises locales face à une Société Africaine de Raffinage (SAR) opérant sans stocks de sécurité. Cette transition vulnérable, où les entreprises subissent déjà un durcissement du crédit et une forte pression fiscale, maintient la trajectoire nationale suspendue à l’issue des négociations avec le FMI et les autres les partenaires financiers. Les perspectives économiques du Sénégal se trouvent donc à la croisée des chemins. La promesse d’une croissance forte portée par les hydrocarbures reste lourdement hypothéquée par des déséquilibres budgétaires critiques et une vulnérabilité aiguë aux chocs externes. Pour libérer le potentiel de la Vision « Sénégal 2050 », l’État devra impérativement restaurer sa crédibilité financière et préserver le secteur privé, sous peine de voir cette transition économique s’essouffler.
Quelle est la place et le rôle du secteur privé pourvoyeur d’emploi ?
Le secteur privé ne doit plus être le simple spectateur des politiques étatiques, mais le moteur souverain de la création d’emplois. Face à l’impératif de l’absorption du dividende démographique, le modèle traditionnel de l’État-employeur a atteint ses limites structurelles. C’est le tissu entrepreneurial national, des très petites entreprises aux champions industriels, qui détient la capacité de transformer la croissance tirée par les hydrocarbures en opportunités massives et durables pour la jeunesse. Pour jouer pleinement ce rôle, le secteur privé doit être libéré de l’étau de l’incertitude fiscale et réglementaire. Une politique d’emploi ambitieuse exige un écosystème de confiance, où l’administration se positionne en partenaire et non en censeur. L’enjeu est de substituer à la fiscalité agressive des mécanismes incitatifs, capables de formaliser l’économie informelle et de sécuriser les investissements à long terme. L’avenir du marché du travail sénégalais repose sur une co-construction stratégique entre l’État et l’Entreprise. La valorisation du contenu local dans les secteurs stratégiques, l’adossement de la formation professionnelle aux besoins réels du marché et le développement de partenariats public-privé transparents constituent les seuls leviers viables. Le secteur privé n’est pas une variable d’ajustement budgétaire, mais la clé de voûte de la stabilité sociale et de la souveraineté économique. Pour démultiplier l’emploi sans alourdir les coûts, le secteur privé doit opérer un pivot vers la densification des chaînes de valeur locales. En intégrant systématiquement les petites et moyennes entreprises nationales dans la sous-traitance des grands projets miniers, industriels et d’infrastructures, les grandes entreprises agissent comme des incubateurs de croissance. Cette structuration écosystémique permet de formaliser les emplois indirects et de stabiliser les revenus à travers tout le tissu économique national. Parallèlement, l’investissement massif dans le capital humain et les technologies de rupture constituent un levier d’accélération majeur. Le secteur privé peut maximiser son impact en co-concevant des modules de formation en alternance pour aligner immédiatement les compétences des jeunes sur les besoins réels du marché. En misant sur la transformation digitale et l’agrobusiness modernisé, l’entreprise privée crée des emplois à haute valeur ajoutée, attractifs et résilients face aux mutations globales. Le secteur privé détient les clés d’une croissance inclusive, à condition que son potentiel créateur ne soit pas bridé. L’emploi ne se décrète pas par des politiques publiques descendantes, il naît de la vitalité et de la confiance des entrepreneurs. Faire du secteur privé le pivot de l’insertion des jeunes est le seul choix pragmatique pour transformer le défi démographique en une véritable richesse économique et sociale.
Quel plaidoyer souhaite-vous adresser aux pouvoirs publics pour restaurer durablement les équilibres économiques du Sénégal ?
En conclusion générale, le débat enflammé autour de la prétendue « dette cachée » sénégalaise relève d’une illusion d’optique comptable plutôt que d’une réalité macroéconomique. Réduire la complexité de l’ingénierie financière de l’État à des accusations de dissimulation est une erreur d’analyse. Les passifs contingents, adossés à des infrastructures indispensables et à la survie d’entreprises vitales, ont toujours été documentés par les institutions internationales. Le véritable défi du Sénégal n’est pas un problème de secret, mais un enjeu classique de consolidation des comptes dans la continuité républicaine.
Le véritable risque qui pèse sur l’avenir du pays réside plutôt dans la nature des arbitrages actuels du gouvernement. En privilégiant un assainissement budgétaire brutal et une intensification de la pression fiscale, les autorités prennent le risque de briser le moteur de la croissance. Vouloir corriger des trajectoires comptables en asphyxiant le secteur privé par l’impôt et en restreignant l’accès au crédit revient à sacrifier l’économie réelle sur l’autel de la conformité statistique. Pour libérer la Vision « Sénégal 2050 », l’État doit impérativement déplacer son curseur de l’orthodoxie punitive vers l’audace partenariale. La viabilité financière ne se construira pas contre l’entreprise, mais avec elle. Si le gouvernement persiste à traiter le secteur privé comme une variable d’ajustement fiscal plutôt que comme le premier pourvoyeur d’emplois de la jeunesse, la transition économique promise par les hydrocarbures risque de s’éteindre avant même d’avoir produit ses effets.
( Avec le quotidien l’Observateur)
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