Un même idéal de souveraineté. Trois centres de pouvoir. Trois méthodes. Et désormais, une bataille ouverte pour déterminer qui incarne encore l’esprit du « Projet ».
Longtemps, le souverainisme a constitué le ciment d’un même mouvement politique et populaire. Il réunissait ceux qui voulaient rompre avec la dépendance économique, restaurer l’autorité de l’État, reprendre le contrôle des ressources nationales et redonner au Sénégal sa liberté de décision.
Aujourd’hui, ce bloc a éclaté.
La rupture au sommet de l’État, la création de Kiiraay, le repositionnement de PASTEF autour de l’Assemblée nationale et le maintien de la pression populaire par le FRAPP ont profondément redessiné le paysage politique.
La souveraineté demeure l’objectif proclamé. Mais ses défenseurs ne s’accordent plus sur la manière de la conquérir.
Faut-il réformer progressivement ou rompre immédiatement ? Négocier avec les partenaires internationaux ou remettre en cause l’ensemble du système ? Gouverner avec les contraintes existantes ou mobiliser le peuple pour les renverser ?
La guerre des souverainistes vient de commencer.
LA SOUVERAINETÉ, NOUVELLE RELIGION POLITIQUE
Jamais, au cours des dernières décennies, l’aspiration à la souveraineté n’a occupé une place aussi importante dans le débat public sénégalais.
Elle traverse les discours politiques, les programmes économiques, les mobilisations citoyennes et les attentes d’une jeunesse qui refuse que l’avenir du pays soit décidé ailleurs.
Le premier qualificatif associé à l’Agenda national de transformation Sénégal 2050 est révélateur : le Sénégal doit d’abord être souverain, avant d’être juste et prospère.
Ce choix traduit une conviction : aucune justice sociale durable, aucune prospérité partagée et aucun développement véritable ne sont possibles sans maîtrise des ressources, des finances publiques, des secteurs stratégiques et des décisions nationales.
Mais depuis l’arrivée du souverainisme au pouvoir, les divergences autrefois contenues ont éclaté. Le problème n’est plus de savoir s’il faut être souverainiste, mais de déterminer quelle souveraineté construire, à quel rythme et sous quelle autorité.
KIIRAAY : LA SOUVERAINETÉ DEPUIS LE PALAIS
Kiiraay représente désormais le souverainisme présidentiel, institutionnel et réformiste.
Son nom signifie « bouclier ». Toute sa doctrine pourrait se résumer dans cette image : protéger l’État, préserver la stabilité nationale et défendre les intérêts du pays sans provoquer une rupture incontrôlée.
Depuis le Palais, la souveraineté doit composer avec la dette, les engagements internationaux, la continuité de l’administration, les contraintes budgétaires et les rapports de force diplomatiques.
Kiiraay veut donc incarner un patriotisme économique pragmatique : renégocier les contrats stratégiques, soutenir la production nationale, renforcer l’État et réduire progressivement les dépendances.
Mais cette stratégie porte sa propre contradiction.
À force de tenir compte des contraintes, le souverainisme institutionnel ne risque-t-il pas de finir prisonnier du système qu’il prétend transformer ? Jusqu’où peut-on négocier sans reculer ? À partir de quel moment le réalisme devient-il un renoncement ?
Kiiraay devra prouver que le bouclier protège réellement le Projet et ne sert pas seulement à protéger le pouvoir.
PASTEF : LA SOUVERAINETÉ SE RETRANCHE AU PARLEMENT
PASTEF demeure le berceau idéologique du Projet et la principale force parlementaire du pays.
Après avoir porté la rupture dans l’opposition puis au gouvernement, le parti se retrouve désormais au centre du pouvoir législatif. L’Assemblée nationale devient son principal terrain politique et le lieu depuis lequel il entend préserver le cap initial.
PASTEF incarne une souveraineté doctrinale, parlementaire et légaliste. Son objectif est de transformer les engagements du Projet en lois, de contrôler l’action du gouvernement et d’empêcher la normalisation progressive du pouvoir.
Sa majorité peut imposer des débats sur les contrats, les ressources naturelles, les finances publiques, la justice, les institutions et la reddition des comptes. Elle peut également bloquer ou réorienter les réformes portées par l’exécutif.
Mais cette puissance parlementaire constitue aussi un danger.
Le contrôle peut se transformer en obstruction. La vigilance peut devenir une guerre institutionnelle. Et la défense du Projet peut se confondre avec une bataille personnelle pour le contrôle du pouvoir.
PASTEF devra démontrer que sa majorité sert la souveraineté du peuple et non la revanche d’un camp.
LE FRAPP : LA SOUVERAINETÉ SUR LE FRONT POPULAIRE
Le FRAPP occupe une position différente. Il ne gouverne pas et ne dispose pas d’une majorité parlementaire. Sa force réside dans la mobilisation populaire, la pression citoyenne et la constance idéologique.
Son souverainisme est révolutionnaire, anti-impérialiste et panafricain.
Pour le FRAPP, la souveraineté ne peut pas se limiter à quelques réformes administratives ou à une meilleure négociation avec les puissances étrangères. Elle exige une rupture avec les mécanismes qui organisent la dépendance : dette, franc CFA, domination des multinationales, accords déséquilibrés et influence des institutions financières internationales.
Le mouvement refuse une souveraineté symbolique qui changerait les discours sans modifier les rapports de force. Il se positionne comme une sentinelle populaire chargée de rappeler les promesses initiales et de dénoncer les compromis excessifs.
Mais le FRAPP doit également répondre à une question décisive : comment transformer la radicalité de la rupture en politiques immédiatement applicables ? Comment sortir d’un système de dépendance sans provoquer une crise supportée par les populations les plus vulnérables ?
Sa crédibilité dépendra de sa capacité à associer la mobilisation à une véritable alternative économique, monétaire et institutionnelle.
UNE GUERRE DE MÉTHODES ET DE LÉGITIMITÉS
Derrière cette fracture se cache une bataille plus profonde : celle de la légitimité.
Kiiraay tire sa légitimité de la fonction présidentielle et de la responsabilité de gouverner.
PASTEF revendique la légitimité historique, militante et électorale du Projet.
Le FRAPP invoque la légitimité populaire de la rue, des luttes sociales et du combat anti-impérialiste.
Chacun estime défendre la véritable souveraineté. Chacun soupçonne les autres de la trahir, de la confisquer ou de la réduire à un simple slogan.
La différence porte aussi sur le temps.
Kiiraay défend une souveraineté progressive.
PASTEF veut une souveraineté encadrée par la loi et imposée par le rapport de force institutionnel.
Le FRAPP exige une souveraineté de rupture, immédiate et populaire.
LES CINQ BOMBES QUI VONT LES DÉPARTAGER
La bataille ne sera pas tranchée par les discours, mais par cinq dossiers explosifs :
La dette et le FMI : qui décidera réellement de la politique économique sénégalaise ?
Le franc CFA : la souveraineté monétaire restera-t-elle une promesse ?
Les ressources naturelles et les contrats : le Sénégal contrôlera-t-il effectivement son pétrole, son gaz, ses mines et ses infrastructures ?
La justice et la reddition des comptes : la rupture protégera-t-elle les populations ou seulement de nouveaux dirigeants ?
La démocratie : la souveraineté sera-t-elle celle du peuple ou celle des institutions occupées par différents camps ?
LE PEUPLE COMME SEUL ARBITRE
Le souverainisme sénégalais n’est pas mort. Il est entré dans sa phase la plus dangereuse : celle de l’épreuve du pouvoir.
Hier, l’adversaire était clairement identifié. Aujourd’hui, la confrontation se déroule entre des forces issues d’une même histoire, d’un même espoir et parfois des mêmes combats.
Kiiraay gouverne les contraintes. PASTEF défend la doctrine. Le FRAPP maintient la pression populaire. Cette configuration pourrait produire un équilibre fécond. Elle peut aussi conduire à une guerre politique paralysante.
Une certitude demeure : aucun parti, aucun président et aucune organisation ne peut s’approprier la souveraineté.
Car au-delà des appareils, des majorités et des ambitions personnelles, le seul véritable souverain reste le peuple sénégalais.
LE « PROJET » A EXPLOSÉ. LE COMBAT POUR SON HÉRITAGE NE FAIT QUE COMMENCER.
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