L’attaque coordonnée du 25 avril 2026 marque un tournant majeur dans la crise sécuritaire malienne qui a débuté en 2012. Revendiquée conjointement par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), elle a frappé simultanément six sites stratégiques du pays et causé la mort du ministre de la défense Sadio Camara lors de l’assaut de sa résidence à Kati. La coordination de cette offensive et sa simultanéité interrogent sur des dynamiques de circulations de savoir-faire, de logiques d’assistance extérieure venant amplifier les capacités des acteurs armés locaux. « Des mains extérieures » qui ne seraient point une surprise au regard de l’histoire, de la position et des immenses richesses dont regorge le pays.
Le Mali occupe depuis des siècles une position stratégique au croisement du monde arabe et de l’Afrique subsaharienne. Dès les routes transsahariennes du VIIIe siècle, son territoire s’inscrit dans les grands circuits d’échanges reliant les marchands arabes et berbères aux royaumes ouest-africains, autour de l’or, du sel, des tissus et des esclaves. Cette centralité historique se double aujourd’hui d’un poids stratégique contemporain. Le Mali dispose d’importantes ressources naturelles, notamment l’or qui constitue son principal produit d’exportation, (premier en Afrique de l’ouest pour une production annuelle estimée entre 60 et 70 tonnes) mais aussi le lithium, (5% des réserves mondiales), le fer, le manganèse, le phosphate et le sel gemme. À cela s’ajoute la présence du fleuve Niger, axe vital pour l’agriculture, la pêche et la production énergétique. Cette combinaison de position géographique et de richesses naturelles place le pays au cœur de la géopolitique mondiale.
Entre rivalités idéologiques et reconfiguration géographique
Le territoire malien est traversé par une double plaque tectonique, djihadiste et indépendantiste. Les réseaux liés à Al-Qaïda structurés autour du JNIM et l’État islamique au Grand Sahara rêvent de le transformer en califat. Les Touaregs du FLA portent pour leur part un projet de partition visant la création de l’Azawad sur 65% du territoire (Gao, Tombouctou et Kidal).
Le Mali, théâtre de rivalités régionales et globales
Au-delà des acteurs armés, le Mali est devenu un espace de compétition entre puissances régionales et internationales. L’Algérie et le Maroc y développent des stratégies concurrentes d’influence. Les liens entre les Touaregs du Mali et l’Algérie reposent sur une continuité géographique, historique, culturelle et tribale héritée d’un espace saharo-sahélien qui existait avant le tracé des frontières modernes. Cette proximité explique le rôle récurrent d’Alger qui a toujours considéré le Mali comme sa zone d’influence naturelle et que lui dispute le Maroc notamment à travers le projet d’« autoroute du Sahel » pour relier le Mali, le Burkina Faso et le Niger aux ports atlantiques marocains. L’Algérie qui avait accueilli les accords de 2015 et l’imam Dicko (principal opposant de la junte) est en froid avec la junte au pouvoir. À un niveau plus global, le pays est intégré dans une rivalité entre la France, la Russie et les États-Unis. La France, ancienne puissance coloniale, a longtemps dominé le dispositif sécuritaire malien, surtout depuis 2012 à travers les opérations Serval puis Barkhane. Elle a été chassée depuis le 15 août 2022 au profit des mercenaires russes de Wagner, puis d’Africa Corps directement rattachés au ministère russe de la défense. Les USA qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en lithium, manganèse, bauxite et autres minerais critiques ont dépêché en juillet 2025 William B. Stevens envoyé spécial des États-Unis pour le Sahel et en février 2026, Nick Checker, du Bureau des affaires africaines du Département d’État. L’objectif des USA est de contrer l’influence de la Russie en proposant la sécurité contre des terres rares dont regorge le Mali. Enfin, la guerre en Ukraine a projeté ses répercussions dans ce théâtre déjà complexe. Lors de l’attaque de Tinzaouaten en juillet 2024 (80 russes tués), Andriy Yusov, porte-parole du service de renseignement militaire ukrainien (GUR) avait déclaré : « Les rebelles ont reçu les informations nécessaires, et pas seulement des informations, qui ont permis de mener à bien une opération militaire contre les criminels de guerre russes ». Une aide (notamment des livraisons de drones) confirmée par Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole des indépendantistes touaregs. « Ces derniers temps, l’Ukraine est entrée dans la danse car nous avons un dénominateur commun : les mercenaires russes de Wagner, qui ont aussi envahi l’Ukraine. »
Si l’attaque du 25 avril oppose officiellement des Maliens, les enjeux (économiques, historiques, culturels, politiques et géopolitiques) trahissent une imbrication croissante des dynamiques locales et des rivalités internationales. Ils signent l’entrée du Mali dans une ère de confrontation globale, où les richesses du Sahel deviennent le nouveau Graal des puissances rivales.
Serigne Mbacké Ndiaye, Ancien ministre
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