« Ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous. » Cette formule, souvent convoquée dans les débats sur le développement, prend une résonance particulière lorsqu’on observe la trajectoire numérique du continent africain. Elle rappelle une évidence trop souvent marginalisée : aucune transformation technologique ne peut produire un progrès social si elle ne s’ancre pas dans la réalité vécue des sociétés. Un progrès qui n’inclut pas délibérément les populations dans leurs diverses spécificités, surtout les plus démunies, et les plus fragilisées, risque de renforcer leur marginalisation et leur exposition aux facteurs de fragilisation.
En Afrique, la transformation numérique est encore largement racontée à travers la grammaire des infrastructures : extension du haut débit, progression de la couverture mobile, multiplication des plateformes, innovations technologiques. Ces dynamiques sont réelles. Elles traduisent un mouvement puissant de modernisation technique. Mais elles masquent une interrogation autrement plus structurante : qui bénéficie effectivement du numérique, comment, et dans quelles conditions ? Autrement dit, la question centrale n’est pas seulement celle de l’accès, mais celle de la connectivité significative et effective pour tous et pour toutes.
Mes réflexions sur ces questions sont en partie façonnées par ce que je continue d’observer au Sénégal, pays dont l’expérience, en la matière, offre un terrain d’observation éclairant. Le Sénégal s’est engagé ces dernières années dans une politique volontariste de transformation numérique, matérialisée notamment par le New Deal Technologique, la stratégie Sénégal Numérique 2025, les investissements dans les infrastructures haut débit, ou encore les initiatives de modernisation de l’administration publique et des services numériques. Ces efforts traduisent une ambition claire : faire du numérique un levier de développement économique et de modernisation institutionnelle.
Pourtant, derrière cette dynamique, persistent des fractures profondes. Les écarts entre Dakar et les zones rurales restent considérables. Par exemple, les données nationales révèlent un déséquilibre frappant: environ 16 % des populations rurales ont accès à internet, contre près de 60 % dans un centre urbain comme Dakar. Les disparités de genre dans les usages du numérique demeurent structurelles. Les inégalités socio-économiques continuent de produire des exclusions silencieuses. On voit que les femmes en zones rurales sont 32 % moins susceptibles d’utiliser l’internet mobile que les hommes, un écart qui, bien que plus resserré en milieu urbain, reste significatif et qui révèle la complexité des disparités d’accès et d’usage du numérique au Sénégal. Ces asymétries rappellent que la couverture réseau, aussi indispensable soit-elle, ne garantit ni l’appropriation sociale ni la participation effective. La fracture numérique n’est jamais uniquement technologique. Elle est d’abord sociale. Elle épouse les lignes déjà existantes de différenciation : genre, territoire, revenus, capital scolaire, position sociale. Elle reflète, en d’autres termes, la cartographie des inégalités préexistantes.
S’ajoute à cela des dynamiques d’usage qui subissent des variations remarquables, liées à des moments conjoncturels très puissants. Je pense en particulier à la consommation des télécommunications durant les évènements religieux au Sénégal. Le cas de Touba illustre avec une acuité remarquable cette tension. À l’occasion du Grand Magal, la ville devient l’un des espaces les plus intensément connectés du pays. Les réseaux numériques y soutiennent communications, mobilités, coordinations économiques et religieuses à une échelle exceptionnelle. Mais cette intensité est conjoncturelle. Une fois l’événement achevé, les usages se rétractent vers des configurations d’usage plus inégales révélant que l’accès seul ne garantit pas une participation significative durable. Touba révèle ainsi un paradoxe central de la transition numérique africaine : des pics de connectivité dans des environnements marqués par des vulnérabilités et des lacunes structurelles persistantes.

Ces observations invitent à un déplacement analytique fondamental. La fracture numérique africaine doit être pensée non comme un déficit technique isolé, mais comme une manifestation contemporaine de fractures sociales historiques. Elle doit aussi être envisagée aux croisements de multiples et profondes fractures internes comme celles entre hommes et femmes, celles entre zones urbaines et rurales, celles entre populations privilégiées et populations défavorisées/vulnérables, etc. Surtout si on sait qu’à travers le continent, près d’un milliard d’individus vivent aujourd’hui dans des zones couvertes par le haut débit mobile sans être connectés. Les femmes restent significativement moins susceptibles d’utiliser l’internet mobile alors qu’une connectivité significative et effective est un puissant levier pour le développement rapide de leurs initiatives économiques et pour la stabilisation de leurs moyens de subsistance, particulièrement dans les différents secteurs de l’économie dite informelle qui les emploient en majorité. Ces situations ne traduisent pas un simple retard d’adoption. Ils signalent des contraintes économiques, culturelles, éducatives, symboliques. Ils révèlent une économie politique de l’accès.
Par le Professeur Cheikh Sadibou Sakho, Anthropologue et sociologue, Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)
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